Charles Michel

Premier ministre et président du parti, il incarne à la fois le bilan et le projet du MR.
08/04/19

Le fils de Louis Michel a baigné dans le libéralisme social et est doté d'une intelligence et d'un sens politique hors du commun. Juriste diplômé à Bruxelles et Amsterdam, il est député à 23 ans, ministre wallon un an plus tard (en 2000), bourgmestre de Wavre (61,7 % des voix en 2006), président du MR en 2011 et enfin plus jeune Premier ministre de l'histoire en 2014. Il n'y avait plus eu de chef de gouvernement libéral francophone depuis 1937.

À 43 ans, il a donc déjà tout connu. Forcé de démissionner le 21 décembre dernier, suite au refus de la N-VA de signer le pacte de l'ONU sur les migrations, il cumule le poste de Premier ministre en affaires courantes et celui de président de parti.

J'ai tenu ma parole de baisser les charges et d'assainir le budget.

Stabilité, prospérité, innovation :
la
marque du MR

Seul parti francophone au gouvernement fédéral, le MR est fier de son bilan : les objectifs de création d'emplois et de baisse des charges ont été dépassés. Son président et Premier ministre sortant propose de continuer cette politique libérale et authentiquement sociale. "Ne rendez pas les clés au conglomérat des gauches."

Thierry Evens

  • - Votre priorité, c'était "jobs, jobs, jobs". Objectif atteint ?

    - Totalement ! 220.000 emplois créés, pour l'essentiel dans le secteur privé, c'est du jamais vu. Rarement un gouvernement aura fait autant, en si peu de temps, pour développer l'activité économique, les investissements et l'emploi.

  • - Certains disent que vous avez privilégié les grandes entreprises...

    - C'est injuste. Très, très injuste. Ce reproche ne résiste pas deux secondes à l'analyse des faits. Nous avons réduit l'impôt des sociétés à 20 % pour les PME et instauré une forme d'impôt minimum pour les grandes. Nous avons amélioré le statut social des indépendants et augmenté leur pension minimale de 160 euros par mois. Nous avons mis en œuvre un tax shift favorable aux bas et moyens revenus et donc à la fois aux indépendants et aux salariés des PME. L'effet n'est pas mince : c'est un treizième mois et, pour les plus bas salaires, un quatorzième mois...

  • - Alors comment expliquez-vous la polémique sur le pouvoir d'achat, que beaucoup voient en baisse ?

    - C'est un phénomène complexe. Le pouvoir d'achat n'est pas seulement une affaire de revenus, mais aussi de charges et de dépenses. Le marketing internet, le commerce électronique suscitent davantage de tentations et donc de frustrations. Mais il est incontestable – le Bureau du plan et la Banque nationale le démontrent – qu'après des années de stagnation, voire de recul, le pouvoir d'achat a augmenté depuis 2014. Ce n'est pas suffisant. Le travail reste trop taxé en Belgique et en Europe, notamment parce que les grandes sociétés d'internet, qui créent de la valeur au départ de notre marché, y paient très peu d'impôts. Je me bats pour une taxation équitable de ces géants du web, afin de pouvoir poursuivre des réformes fiscales encore plus ambitieuses.

  • - Avez-vous des regrets au terme de cette législature ?

    - Je le dis avec modestie et sobriété : la coalition fédérale sortante a engrangé des résultats socio-économiques exceptionnels, au-delà des espérances. Un exemple : nous avons rétabli la compétitivité des entreprises plus vite que prévu, ce qui nous a permis de baisser l'impôt des sociétés, alors que ce n'était pas dans la déclaration gouvernementale. Je n'aime pas le mot "regret" mais ce qui a été difficile, c'est d'expliquer nos décisions et le sens de nos décisions. Comme seul parti francophone à soutenir la politique menée, nous avons dû affronter des mensonges, de la désinformation, des accusations imaginaires de destruction sociale. Et les contre-vérités ne venaient pas toujours des partis d'opposition et des syndicats de gauche...

  • - Vous pensez à l'UCM ?

    - Nous avons eu un débat sur l'impôt des sociétés. Or, nous avons simplifié, baissé le taux, favorisé les PME. Ce n'était pas correct d'épingler un point de la réforme (NDLR : l'augmentation de la rémunération minimale des dirigeants), de tenir des propos stupéfiants sur une dimension communautaire de la décision, et de fausser ainsi la perception de la réalité. Je suis convaincu qu'il n'y a pas un seul chef de PME qui souhaite en revenir au régime antérieur à la réforme et payer plus d'impôt.

    Socialisme et nationalisme, un très mauvais cocktail

  • - Les réformes effectuées ne laissent-elles pas une ardoise ? Il est question d'un découvert de 7,5 milliards d'euros cette année...

    - Vous êtes mal informé. Il y a quatre ans, le déficit de l'État était de 14 milliards ou 3,2 % du PIB (NDLR : richesse produite). En décembre dernier, au moment de la chute du gouvernement, il est de 4 milliards ou 0,8 % du PIB. Nous avons à la fois baissé les impôts et tenu notre parole d'assainir les finances publiques. C'est la crise politique qui ne nous a pas permis d'effectuer les contrôles budgétaires nécessaires pour éviter le dérapage. Les responsables en sont la N-VA qui a retiré la prise et les partis d'opposition qui ont refusé un soutien extérieur. Moi, j'assume le bilan jusqu'en décembre 2018. Depuis, je n'ai plus la possibilité d'agir.

  • - La continuité sera le fil rouge de votre campagne électorale ?

    - Stabilité, prospérité, innovation : ce sont nos trois points clés. Stabilité parce que nous sommes les garants de la loyauté fédérale. Nous croyons au potentiel de ce pays et de ses Régions. PS et N-VA, c'est un cocktail pour le chaos, le mélange de la division nationaliste et de l'appauvrissement socialiste, qui a abîmé l'image de la Belgique pendant 541 jours. Prospérité parce que c'est notre ADN, le cœur de notre message. Un pays solide sur le plan économique et social est solide tout court. Et il a les moyens d'investir pour relever le défi climatique et faire face au coût du vieillissement. Innovation parce que nous devons en permanence préparer l'avenir, garantir des infrastructures modernes et accompagner les entreprises en matière énergétique ou pour le virage digital. C'est pour ça que j'ai lancé un ambitieux plan d'investissement qui donnera sa pleine mesure sous la prochaine législature si la majorité le souhaite.

  • - Après l'impôt des sociétés, il faut réformer l'impôt des personnes physiques ?

    - Nous l'avons déjà réformé par le biais du tax shift. Nous avons supprimé une tranche d'imposition, relevé la quotité exemptée d'impôt. Mais, oui, il faut aller plus loin, continuer à réduire les dépenses publiques pour pouvoir augmenter les bas et moyens revenus. Ça, c'est du carburant dans l'économie du pays. Cela permettra de créer à nouveau 200 ou 250.000 emplois dans les cinq prochaines années. C'est possible. Tout comme il est possible d'augmenter encore le nombre d'indépendants, qui n'a jamais été aussi élevé.

  • - Il faut poursuivre la réforme des pensions ? Introduire plus de proportionnalité pour les indépendants ?

    - Certainement. Aujourd'hui, il y a des injustices dans le système. Nous avons amélioré la situation en alignant les minima de pension entre indépendants et salariés, en autorisant sans limite le travail des retraités. Il faut aller plus loin : harmoniser les régimes, mieux valoriser le travail et régler la question des métiers pénibles. Nous avons un quasi-accord des partenaires sociaux pour les services publics. Nous devons avoir un parallélisme pour le secteur privé et les indépendants. Le travail d'une infirmière représente la même pénibilité quel que soit son statut.

    Écologie punitive ou positive

  • - Le MR propose quarante mesures contre le réchauffement climatique. Quelle est votre spécificité sur le sujet ?

    - C'est très simple. Le conglomérat des gauches propose un modèle dans lequel l'État contraint, suspecte, punit, taxe, utilise le climat comme prétexte pour instaurer une société collectiviste et faire reculer le libre choix et l'initiative. Nous sommes tout autant préoccupés par le climat : personne n'a le monopole du diagnostic. Mais nous apportons une autre réponse. Selon nous, le problème du réchauffement est une opportunité pour développer de nouvelles filières, pour plus de jobs et d'investissements. Prenez par exemple l'éolien offshore. En 2022 ou 2023, il couvrira 20 % des besoins énergétiques du pays. Nous avons réduit son coût, créé des emplois et exploité une technologie reconnue dans le monde entier. Nous proposons les prêts à taux zéro pour inciter les particuliers à investir dans la rénovation énergétique du bâti, ce qui va stimuler le secteur de la construction. Nous souhaitons un tax shelter pour les investissements des PME en faveur du climat et de l'environnement. Ce mécanisme fiscal a fait de notre pays un eldorado du cinéma sans coûter un euro au contribuable, au contraire. Vous voyez que nous sommes loin des propositions d'Écolo-Groen de taxer la viande, d'imposer un péage à Bruxelles ou de supprimer les voitures de société...

  • - Pas touche aux voitures de société ?

    - Il faut poursuivre les réformes pour favoriser le libre choix et verdir progressivement le parc automobile. Mais il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain. Les PME ont besoin de voitures pour fonctionner et se développer. Les milliers de salariés qui en bénéficient perdraient des centaines d'euros chaque mois, surtout s'ils n'ont pas d'alternative à la voiture pour aller travailler. Je ne veux pas de tsunami fiscal sous prétexte climatique.

    Des seaux de mensonges

  • - Souhaitez-vous poursuivre la coalition fédérale sortante, avec la N-VA ?

    - Je n'ai pas l'intention de spéculer sur les majorités. Comme président du MR et Premier ministre sortant, je n'ai qu'un seul curseur : avec qui peut-on le mieux mettre en œuvre notre programme ? Avec qui pouvons-nous garantir la stabilité, la prospérité et l'innovation ? J'ai tiré les leçons du passé et de mes expériences. J'ai réussi, et j'en suis fier, avec une coalition inédite, à éviter tout débat communautaire pendant quatre ans et demi. Nous avons eu avec la N-VA de vifs débats sur la question migratoire, la sécurité ou le tax shift, mais il n'y a pas eu l'ombre d'un début de querelle communautaire. Sous la précédente législature, avec la N-VA dans l'opposition, le parlement a passé son temps à voter des réformes de l'État, à dépecer le fédéral en régionalisant jusqu'aux allocations familiales. Pas un centime n'a été régionalisé sous cette législature. Nous nous sommes concentrés sur notre objectif de rendre le pays plus robuste.

  • - Seul parti francophone au pouvoir, le MR a pris beaucoup de coups. Le parti en a souffert ?

    - On ne sort pas indemne d'une période où des seaux de mensonges ont été déversés en permanence dans le débat démocratique. Mais le MR est le plus ancien parti politique d'Europe continentale. Dans l'histoire, à chaque moment clé, il s'est trouvé du bon côté. C'est un parti solide, stable, que quelques turbulences ne peuvent déstabiliser. Nous menons la campagne électorale avec détermination et avec la volonté d'un débat d'idées. Certains essaient d'esquiver le débat et de faire croire que les élections sont jouées d'avance. Non. À cette heure, il n'y a aucun bulletin dans les urnes. Chacun part de zéro. J'invite les indépendants et les chefs de PME à lire très attentivement les programmes et à bien en analyser les conséquences. Ce que propose le conglomérat des gauches est un massacre fiscal annoncé pour la classe moyenne, une vraie menace pour la prospérité et l'activité économique. J'entends que tout va devenir gratuit, mais c'est une illusion. Il y a toujours un cochon de payant dans la gratuité.

  • - À voir les "gilets jaunes" ou ce qui se passe sur les réseaux sociaux, vous croyez encore à la qualité du débat public ?

    - Je vous remercie de me donner l'occasion d'argumenter, de défendre mes idées. Je pense que les citoyens ont assez d'intelligence et de conscience des enjeux pour ne pas se laisser entraîner par des discours simplistes. Au moment de mettre son bulletin dans l'urne, je suis convaincu que chacun fera un choix éclairé. Le vote du 26 mai aura un impact pendant cinq ans !

  • - Vous êtes encore candidat Premier ministre ?

    - Cette question n'est pas maintenant à l'ordre du jour.

Le PS et ses acolytes ont donné un poids énorme à la FGTB.
  • - Vous devrez sans doute trouver un allié dans le "conglomérat des gauches"...

    - Je vous l'ai dit, ce qui va compter, c'est de voir dans quelle mesure le MR peut mettre en œuvre son programme. Nous avons pu le faire comme jamais auparavant depuis 2014. Avec Sabine Laruelle, nous avons dû guerroyer pour améliorer pas à pas la protection sociale des indépendants. Là, nous venons de dégager un milliard d'euros en quatre ans : je tiens la note avec l'addition à votre disposition. Nous avons pu progresser parce que pour la première fois depuis très longtemps, nous avions un gouvernement de centre-droit et la FGTB n'avait plus en main les clés du pays. Pendant des années, la domination du PS et de ses acolytes de la gauche plus ou moins extrême a donné un poids énorme aux thèses conservatrices et radicales de la FGTB. Quand les indépendants et les chefs de PME iront voter, qu'ils réfléchissent à qui ils veulent confier les clés : à la FGTB ou à ceux qui ont démontré pendant quatre ans leur capacité à opérer des réformes positives et spectaculaires.

  • - Le MR est seul contre tous ?

    - Je ne le cherche pas. J'analyse la situation. Quand nous avons baissé les impôts avec le tax shift et réinjecté huit milliards d'euros pour soutenir le travail et les travailleurs, tous les partis de gauche ont voté contre. Nous avons augmenté le taux d'activité dans toutes les tranches d'âge, relevé les moyens et bas revenus, augmenté les pensions comme jamais, revalorisé sept fois le revenu d'insertion... C'est une politique authentiquement sociale, libérale et sociale, qui renforce les solidarités. Et nous sommes accusés de destruction sociale ! Nous recevons les pires injures et insultes. Il n'y a qu'une seule formation politique dans l'espace francophone qui incarne une vision sérieuse et raisonnable, capable de développer la prospérité pour financer les solidarités.

  • - Même le CDH est dans le conglomérat des gauches ?

    - Le travail mené en Wallonie avec le CDH depuis vingt mois est efficace et devra être poursuivi. L'alliance MR-CDH est fructueuse pour la Région.

Contexte

MR

De la coalition kamikaze au banzaï électoral

Le gouvernement MR, N-VA (CD&V et Open VLD) ne devait pas tenir. Il a tenu. Il a travaillé et osé, jusqu'au saut d'index et à l'allongement des carrières. Il a fait face à la rage des syndicats, en particulier de la FGTB wallonne, et a modernisé l'économie du pays. La vie des entrepreneurs est (un peu) plus simple en 2019 qu'en 2014 et cela se traduit en emplois créés. Le bilan social est très contesté, mais défendable.

C'est l'option prise par le parti : assumer tout ce qui a été fait et se poser en victime de critiques injustes, seul face à la gauche. Ce positionnement marginalise la droite plus radicale, même dissidente.

Autres interviews de la même catégorie

  • Paul Magnette

    Tête de liste à l'Europe, le bourgmestre carolo n'y siégera pas. Il est voué à (re)prendre la présidence du PS.

    Pas de politique sociale sans croissance et sans création d'emplois : le presque président du PS défend des réductions de charges sur le travail ciblées, notamment pour réduire le temps de travail des aînés. Il aspire à la même protection sociale pour les indépendants et les salariés.

    Lire la suite
  • Maxime Prévot

    Président du CDH

    Être centriste et humaniste, ce n'est pas être mou. Le nouveau président veut un parti qui n'a pas peur de déplaire, mais qui reste pragmatique et constructif. Interview.

    Lire la suite