Cristina Amboldi

La nouvelle directrice générale d'Actiris, pour cinq ans renouvelables, est du sérail. Solide et pragmatique
10/01/22

Polyglotte, elle se destinait au commerce international. Après un passage dans l'enseignement, un autre chez Glaverbel et un séjour à Londres, elle est entrée à l'Orbem (l'ancien nom d'Actiris) en 1999 comme… demandeuse d'emploi. Sa conseillère lui a proposé un poste dans la maison. Elle a pris du galon au département IT, avant de gérer les 170 partenariats de ce service public bruxellois, puis de devenir responsable qualité.

En 2014, elle a rejoint le cabinet de Didier Gosuin, et en 2019 celui de Bernard Clerfayt (tous deux ministres Défi de l'Emploi à Bruxelles). Elle a été sélectionnée par un jury indépendant.

Le marché de l'emploi évolue à toute vitesse

Les entreprises embauchent bien plus que prévu, à Bruxelles comme ailleurs. Et leurs besoins changent. Des patrons ne trouvent pas les bons candidats. La nouvelle directrice générale d'Actiris, le service public qui accompagne les chercheurs d'emploi de la région capitale, est au cœur de ces questions…

Thierry Evens

Nous sommes dans une situation que personne ne comprend vraiment.
  • - En décembre, vous êtes devenue responsable d'Actiris. Vous connaissez bien l'office régional puisque vous y travaillez depuis 22 ans. C'est une bonne maison ?

    - Oui. Actiris se porte bien. C'est un organisme qui a beaucoup changé ces dernières années. Nous sommes une administration moderne, accessible et efficace.

  • - De 2010 à 2019, le chômage a diminué à Bruxelles de près de 25 %. Actiris y a contribué ?

    - Bien entendu. Le plus bel exemple est celui de la garantie pour la jeunesse. Nous avons mis en place cet accompagnement particulier en 2014, suite à une recommandation européenne. Nous proposons à chacun un emploi, un stage ou une formation. Le chômage des jeunes a diminué non pas de 25 %, mais de près de 50 % !

  • - Malgré la crise Covid, le chômage n'a pas augmenté en 2020 et 2021…

    - C'est vrai et c'est inattendu. Au premier confinement, nous avions prévu une augmentation du nombre de chercheurs d'emploi de 30.000 unités. Nous en avons aujourd'hui 88.780, soit à peine 733 de plus qu'il y a deux ans et 23 de moins qu'il y a un an. Et pourtant, nous avons eu des vagues successives et un premier semestre 2021 avec très peu d'embauches. Puis les entreprises ont recommencé à recruter à un rythme étonnant.

  • - Vous pensez que ça va continuer ?

    - Je ne sais pas. Nous sommes dans une situation bizarre que personne ne comprend vraiment. Quelque chose d'inattendu se passe. Pour moi, ce que personne n'avait mesuré, c'est la capacité extraordinaire de l'être humain à réagir et à s'adapter à une situation de crise. Beaucoup de chefs d'entreprise étaient acculés ; ils ne se sont pas laissé faire. La transformation digitale s'est accélérée de façon extraordinaire. Nous l'avons d'ailleurs vécu chez Actiris. Du jour au lendemain, nous avons dû nous adapter et offrir nos services en ligne. C'était un projet que nous avions dans les cartons et les premiers développements étaient en cours. Nous avons dû plonger dans le bain et nous avons su nager.

    Les métiers en pénurie sont les mêmes partout

  • - Le taux de chômage reste élevé à Bruxelles : 13,8 % pour 9,1 % en Wallonie et 4 % en Flandre. Vous connaissez néanmoins des pénuries de main-d'œuvre ?

    - Oh oui ! L'Observatoire bruxellois de l'emploi et de la formation, dans son rapport de décembre dernier, recense 112 fonctions critiques. Ce qui me frappe, c'est que les métiers pour lesquels il y a trop peu de candidats sont grosso modo les mêmes dans toute la Belgique, en Europe, aux États-Unis et même dans le monde.

  • - La révolution digitale crée des besoins difficiles à satisfaire ?

    - Certainement, mais il n'y a pas que cela. Partout, il y a des pénuries dans le transport, la logistique, la construction. Dans l'horeca aussi parce que beaucoup de travailleurs du secteur ont réorienté leur carrière durant la crise, pour sortir du chômage temporaire. Certains reviendront mais d'autres ont trouvé des conditions de travail qui correspondent mieux à leurs attentes, en particulier en ce qui concerne la conciliation entre vie privée et vie professionnelle. C'est un élément qui a pris beaucoup d'importance et les employeurs doivent avoir ça en tête. Les exigences en la matière ne sont pas les mêmes qu'il y a vingt ans, dix ans et même cinq ans.

  • - Comment amener des candidats vers les métiers en pénurie ?

    - C'est un problème global qui concerne en particulier l'enseignement, qu'il soit professionnel, technique ou supérieur. Nous devons informer, inciter, gommer les préjugés et les stéréotypes. Les métiers évoluent et les gens ne le savent pas. La construction manque de bras notamment parce qu'il y a un énorme chantier d'isolation des bâtiments. C'est un travail très différent de celui du maçon d'il y a vingt ans. Nous devons expliquer aux chercheurs d'emploi qu'en se formant dans certains domaines, ils pourront prendre leur envol et trouver leur voie professionnelle.

  • - Parmi les 88.780 chômeurs bruxellois, est-ce que tous sont prêts à l'emploi ou à se former ?

    - Chaque cas est particulier. Chaque personne a ses compétences, son histoire parsemée de difficultés. Nous devons prendre le temps de voir les attentes et les besoins de chacun. Nous devons orienter et aussi ouvrir les yeux sur les réalités du monde du travail. Si quelqu'un veut se lancer dans la vente, c'est très bien. Mais à Bruxelles, s'il ne maîtrise pas un peu de néerlandais, voire l'anglais, ce sera difficile. Dans beaucoup de cas, il faudra une formation avant d'accéder à l'emploi, de deux semaines, deux mois ou un an, ça dépend.

  • - J'insiste : est-ce que certains chômeurs ne doivent pas d'abord apprendre à se lever à l'heure ?

    - Il ne faut pas avoir une image négative. Si quelqu'un éprouve des difficultés à se lever, il y a peut-être une raison. C'est vrai que nous avons aussi des gens qui ne cherchent pas activement un emploi. Mais est-ce qu'ils sont en situation pour le faire ? Certains ont des problèmes de logement, d'endettement, sont seuls avec des enfants. Nous devons les orienter vers les bons interlocuteurs pour les mettre en situation de trouver un emploi. Nous collaborons avec des associations, des asbl, d'autres services publics qui peuvent apporter une réponse aux difficultés périphériques.

  • - Que pensez-vous de l'idée flamande d'imposer un service à la collectivité aux chômeurs de longue durée ?

    - La Flandre est en situation de plein emploi. Elle a supprimé le système ALE (Agence locale pour l'emploi) qui permet à nos chômeurs de longue durée de travailler dans les écoles, dans les collectivités… sans perdre leurs allocations de chômage. C'est le même principe, mais sans l'obligation. Je ne suis pas pour la contrainte dans le contexte bruxellois. Elle ne se justifie pas.

    Les employeurs doivent nous dire leurs besoins

  • - Vous avez la volonté de travailler avec les employeurs. Qu'est-ce que ça signifie ?

    - Le marché de l'emploi est en mutation rapide. Dans chaque secteur, la réalité des entreprises change vite. Seuls dans notre coin, nous ne pouvons pas en prendre la mesure. Nous devons donc travailler avec les employeurs et les fédérations professionnelles pour entendre leurs besoins. Actiris a lancé en octobre une vaste consultation auprès d'un échantillon de plus de mille entreprises, représentatif de l'économie bruxelloise. Nous allons analyser les réponses pour identifier les besoins, les attentes, et voir comment nous pouvons compléter ou améliorer notre offre de services, globalement et surtout secteur par secteur.

  • - Votre service phare aux entreprises, c'est l'aide au recrutement ?

    - Select Actiris, qui va bientôt changer de nom, est un service gratuit – je le souligne – qui permet aux employeurs de nous confier leurs offres d'emploi au stade de la présélection ou de la sélection. Il fonctionne bien, mais je souhaite encore affiner les curseurs pour répondre à toutes les demandes, même hors normes, et pour tenir compte davantage de la taille de l'entreprise. Dans les petites structures en particulier, nous avons un rôle à jouer pour affiner la demande avant de lancer les recherches. Il est important de bien comprendre le besoin de l'employeur et aussi de le convaincre de ne pas chercher un "mouton à cinq pattes".

  • - Et de tenir compte de la capacité d'évolution et d'apprentissage de la personne…

    - Si vous voulez quelqu'un qui possède déjà un bagage important, il a forcément de l'expérience et il coûte plus cher. Certaines compétences peuvent s'acquérir assez rapidement. D'ailleurs, les deux qualités les plus recherchées par les recruteurs sont l'autonomie et la capacité d'adaptation.

    Aides et discrimination

  • - Les aides régionales à l'embauche et au recrutement sont adaptées ou à revoir ?

    - Le ministre de l'Emploi (Bernard Clerfayt, Défi) et les partenaires sociaux ont élaboré un questionnaire pour analyser tout ce qui existe. Tout sera mis à plat. Avant la fin de l'année, nous saurons quelles aides sont vraiment efficaces, lesquelles sont insuffisantes ou au contraire superflues. En fonction de ce rapport, il faudra adapter, changer, supprimer, renforcer…

  • - Le "zéro coti" fédéral, dispense à vie des cotisations patronales de base sur une première embauche, est une bonne mesure ?

    - Vous l'avez dit, c'est une mesure fédérale et ce n'est donc pas à moi d'en évaluer l'utilité. Mais je me dis que si j'étais un indépendant, une TPE, cela m'inciterait sûrement à engager un premier collaborateur.

L'autonomie et la capacité d'adaptation sont les qualités les plus recherchées.
  • - Un mot du problème délicat des discriminations à l'embauche. Ça existe dans les PME ?

    - Ça existe partout, pas seulement sur le marché du travail. Ça existe dans certaines entreprises, grandes ou petites. Et la première discrimination, avant les convictions religieuses ou l'origine ethnique, c'est l'âge. Il y a aussi le genre ou le handicap. Nous devons oser en parler. Actiris a développé des outils pour conscientiser les employeurs. Il faut convaincre les recruteurs de ne pas rejeter un bon candidat pour une mauvaise raison.

  • - Les menaces de sanctions, fédérales ou régionales, n'ont pas donné grand-chose…

    - La discrimination est très difficile à objectiver. Si je ne veux pas de vous parce que vous avez plus de cinquante ans, je ne vais pas l'écrire. Et si je ne veux pas de vous et que vous avez plus de cinquante ans, c'est peut-être pour des raisons qui n'ont rien à voir avec votre âge. Le but des sanctions n'est pas d'ouvrir une boîte de Pandore, mais de pouvoir réagir aux faits avérés. Vous n'obligerez jamais un patron de PME à engager quelqu'un dont il ne veut pas, mais vous pouvez l'informer et lui expliquer que limiter son champ de recrutement est une mauvaise idée.

    Langues et numérique, le kit de base

  • - Vous devez négocier cette année un contrat de gestion pour cinq ans. Vous avez des idées ?

    - J'en ai. Que je partagerai avec le comité de direction et le comité de gestion, dès que l'évaluation du contrat actuel sera terminée. Une de mes priorités est de garantir que tout chercheur d'emploi qui vient chez Actiris, pendant la durée de son accompagnement, puisse acquérir des compétences en langues et en informatique. Chacun a besoin d'un kit de base linguistique et numérique.

  • - Vous pensez qu'il faut être bilingue, même dans la construction ?

    - Améliorer ses compétences linguistiques, ce n'est pas devenir bilingue ! Quand on vit à Bruxelles, il me semble essentiel de pouvoir dire bonjour et échanger quelques mots en néerlandais. Et l'apprentissage concerne le français aussi. Certains demandeurs d'emploi ne maîtrisent aucune des deux langues régionales.

  • - Le Forem s'occupe de placement et de formation. Bruxelles Formation est distinct d'Actiris. Ce n'est pas frustrant ?

    - Le placement est une compétence régionale. La formation professionnelle relève des Communautés. La fusion a donc été possible en Wallonie. Elle ne l'est pas chez nous.

  • - D'accord, mais c'est dommage ou pas ?

    - Ah ! Hum… Est-ce que, avec deux organismes, nous sommes moins efficaces que le Forem ? Non si nous collaborons, or nous collaborons de plus en plus depuis une dizaine d'années. L'Observatoire bruxellois de l'emploi est devenu "de l'emploi et de la formation". Au sein du gouvernement, il n'y a plus qu'un seul ministre pour les deux compétences et cela se ressent sur le terrain. Quand Bruxelles Formation réfléchit au développement de son offre, elle se base sur notre analyse des besoins. L'important, c'est de toujours mettre l'usager, employeur ou chercheur d'emploi, au centre de nos décisions. Toute décision doit améliorer le service. Si on ne peut pas définir la plus-value d'une idée pour les utilisateurs, c'est qu'elle n'est pas mûre ou pas bonne.

  • - Pourquoi collaborez-vous plus avec le VDAB (office flamand de l'emploi) qu'avec le Forem ?

    - Parce que le marché de l'emploi en périphérie flamande offre de nombreux postes. C'est juste une question d'opportunité. Je souhaite développer la collaboration avec le Forem mais on ne peut pas faire tout en même temps.

  • - Vous avez une étiquette Défi. Vous devenez la patronne d'un bastion socialiste. Cela a fait couler beaucoup d'encre. Vous en pensez quoi ?

    - Pff ! Ça m'indiffère. Je suis là pour travailler avec les équipes d'Actiris. Comme directrice générale d'une administration, je veux répondre au mieux aux défis du marché de l'emploi et de son évolution. Les questions de bastion et d'étiquette sont des non-problèmes.

  • - Vous n'avez pas d'ambition politique ?

    - Absolument aucune ! Au départ, j'ai fait des études commerciales et j'ai très peu entendu parler des administrations. C'est par curiosité que je suis entrée chez Actiris. Et par curiosité aussi que je suis passée par un cabinet ministériel. Je voulais voir l'autre côté de la médaille. Il se fait que le ministre était Défi, mais j'y suis allée pour le challenge, pas pour l'étiquette. En entrant dans le service public, j'ai découvert ses valeurs et son importance dans notre société. Ce qui m'anime, c'est la volonté de le défendre.

Contexte

Actiris

Service public de l'emploi pour la Région bruxelloise

Ses deux missions essentielles sont de garantir la correspondance fructueuse entre employeurs et chercheurs d'emploi, et aussi d'organiser la transition vers l'emploi des personnes qui ont besoin d'un accompagnement. Actiris est donc au service des chômeurs, mais aussi des entreprises et en particulier des PME et TPE, qui n'ont pas les outils de recrutement des grandes entreprises.

L'organisme, qui compte un peu plus de 1.500 collaborateurs, a reçu en 2020 près de 32.000 offres d'emploi. Le service de sélection et de recrutement, qui travaille avec les employeurs, a permis 4.972 embauches.

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