Louis Michel

Le baroudeur libéral et social
11/09/19

À 72 ans, Louis Michel (MR) a quitté tous ses mandats, mais il reste amoureux de la politique. En quarante-deux ans de carrière, il a tout connu, en Belgique (bourgmestre de Jodoigne, député, sénateur, ministre, président de parti, recordman des voix francophones en 2007) comme à l'international. Commissaire européen à la coopération internationale, à l'aide humanitaire et à la réaction aux crises (2004-2009), il s'est impliqué en Afrique subsaharienne.

D'origine modeste, Louis Michel a fait prendre un virage social à son parti lors de sa présidence (1995-1999). Il est le père de Mathieu et de Charles Michel, le Premier ministre.

Pour la première fois, je suis inquiet

L'Europe en panne, la Belgique dans l'impasse, le MR en recul : la situation est pénible pour un libéral, attaché à son pays et militant pro-européen. Mais ce qui inquiète le plus Louis Michel, c'est le climat politique. Le principe démocratique lui-même (respect, dialogue, ouverture à l'autre) vacille.

Thierry Evens

Ne pas voir le danger du communisme, c'est avoir peu de mémoire.
  • - Pour former un gouvernement fédéral, la N-VA est incontournable ?

    - C'est difficile, dans une démocratie, de plaider pour une coalition excluant le premier parti, premier non seulement de Flandre mais aussi de Belgique. Demander au CD&V et à l'Open VLD de participer à un gouvernement minoritaire dans leur communauté, c'est les placer dans une position très inconfortable. Si les Flamands ont le sentiment d'une sorte de déni de leurs choix fondamentaux, faites très attention aux effets collatéraux !

  • - Au fond, si seuls le MR et le PS parlent avec la N-VA et que seul le MR accepte une alliance, le blocage est francophone ?

    - Clairement, oui. Il est irréaliste et dangereux de rejeter 43 % des électeurs flamands, même si c'est justifié pour le Vlaams Belang. La N-VA est pratiquement incontournable. Il faut bien le constater et c'est d'ailleurs ce qu'a fait Charles (NDLR : Michel) en 2014. C'est le changement de cap du MR qui a permis de débloquer la situation et d'éviter des mois et des mois de crise.

  • - Aller revoter n'arrangerait rien ?

    - Vous feriez courir un risque d'éclatement du pays. Les électeurs flamands modérés pourraient réagir de façon épidermique devant le refus francophone d'accepter leurs choix, et se tourner vers l'extrême droite la plus sordide. Retourner aux urnes, ce serait du pain bénit pour le Belang et sa démagogie primaire. Je comprends la difficulté à accepter une alliance avec la N-VA mais je pense qu'il n'y a pas d'autre choix.

  • - Le PS et Écolo se trompent ?

    - La campagne électorale a tellement radicalisé leurs positions qu'il leur est aujourd'hui difficile de faire preuve d'un peu de souplesse ou de réalisme. Ils espèrent toujours convaincre le CD&V et l'Open VLD de mettre le Belang et la N-VA dans l'opposition. C'est un jeu dangereux. Si ça marche et qu'aux élections suivantes, ces deux partis n'ont plus 43 % mais 51 %, qu'est-ce qui passe ? Le pays est fini ! Les hommes et les femmes qui veulent faire de la politique en Belgique et qui, comme moi, aiment ce pays, doivent pouvoir intégrer sa réalité sociétale et sa spécificité institutionnelle. Sinon, il faut choisir un autre métier.

  • - N'y a-t-il pas déjà deux opinions publiques, deux mondes politiques différents ?

    - Oh, ça, ça me fait rire. Il y a aussi des différences sociales et même culturelles entre les Brabançons wallons et les Hennuyers, entre les Liégeois et tous les autres. Ce n'est pas insurmontable. Sauf que, pendant longtemps, des Wallons de gauche ont rejeté la responsabilité individuelle et collective et pratiqué une gouvernance très discutable. Du coup, ils ont alimenté l'idée que la Wallonie profite de la Flandre. Le concept de solidarité interpersonnelle a été mis à mal par des amalgames et des caricatures, pour alimenter un populisme facile. Moi, ça me fait mal quand on dit que les Wallons ne sont pas courageux. C'est faux. Mais quand l'histoire fera ses comptes, si un jour ce pays se divise, la responsabilité sera partagée entre certains Flamands et certains Wallons.

  • - Vous pensez au PS et au PTB ?

    - Au PTB, oui. À certaines voix socialistes aussi, moins dans le parti qu'au syndicat. Le socialisme est une doctrine éminemment respectable, mais quand vous entendez des leaders de la FGTB plaider pour une alliance avec le PTB… Allez ! Ce parti a un référentiel historique sordide. Le communisme a des millions de victimes sur son carnet de bord. Et ils étaient proches de Chavez (NDLR : dictateur vénézuélien)…

  • - Il faut un cordon sanitaire par rapport à l'extrême gauche ?

    - Je ne vais pas jusque-là. Le PTB n'est quand même pas le Vlaams Belang. Mais faire comme si le communisme était sans danger, c'est avoir peu de mémoire. Je ne comprends pas que le PS et surtout Écolo aient cherché une alliance avec eux. Il y a des électeurs écologistes qui ont dû être surpris.

  • - Le parti s'est vite tourné vers la société civile pour trouver des appuis…

    - Ça, ce n'est pas une erreur, c'est une faute. Consulter les organisations militantes et plus ou moins représentatives, c'est normal. Je l'ai fait quand j'étais informateur royal. Là, ils ont convoqué une société civile triée sur le volet pour essayer d'aller chercher une légitimité que les urnes ne leur avaient pas donnée. PS et Écolo ont à peine plus de 40 % des voix à eux deux et ils ont voulu débaucher quelques parlementaires pour former un gouvernement investi pour cinq ans. C'est un rapt sur la démocratie ! J'ai été extrêmement surpris que la presse ne soit pas plus virulente. Si les libéraux avaient tenté un coup pareil, je ne doute pas une seconde que nous nous serions fait dézinguer.

  • - N'aurait-il pas mieux valu voter dès la chute du gouvernement en décembre 2018 ?

    - Ça aurait changé quoi ? Rien. Le radicalisme anti-N-VA du PS et d'Écolo aurait été exacerbé de la même manière. Ce que je crois, c'est que la N-VA a commis une erreur stratégique majeure en débranchant la prise du gouvernement à cause du pacte de l'ONU sur les migrations. Ils n'ont pas réalisé que leur électorat était devenu plus modéré, de centre-droit, conservateur. Un ministre comme Jan Jambon a donné l'image d'un homme d'État. Ils auraient pu aller aux élections en parti responsable, qui a gouverné cinq ans en menant des politiques que la Flandre aime. Ils ont couru derrière le Belang et lui ont offert une partie de leur électorat.

    En politique, la réalité n'a pas d'importance

  • - Pendant quatre ans et demi, le MR a pu réaliser son programme comme jamais…

    - C'est la vérité.

  • - … et il a perdu plus de 5 %. Pourquoi ?

    - Quand vous êtes seul dans votre communauté contre tous les autres, c'est très difficile. Nous avons eu devant nous des divisions entières qui faisaient de la communication anti-MR. La machine de guerre PS, Écolo et FGTB s'est déchaînée dès les élections communales d'octobre. Sans trop de succès puisque nous n'avons jamais eu autant de bourgmestres mais le travail de sape a fini par payer. Ils n'ont pas fait dans la dentelle quand vous repensez par exemple à la campagne sur les visites domiciliaires ou sur le pouvoir d'achat.

  • - Ce n'était pas un gouvernement antisocial ?

    - Si vous regardez les éléments objectifs, non, pas du tout. Il y a eu un saut d'index mais le pouvoir d'achat a augmenté et surtout, plus de 180.000 emplois ont été créés. Le problème, c'est qu'en politique, la réalité n'a pas d'importance ; c'est la perception de la réalité qui compte. Cette création massive d'emplois a été banalisée. C'est devenu totalement accessoire dans la campagne électorale. Sans importance ! Non mais on est fous ou quoi ?

  • - Le MR a pris un coup sur la tête. Charles Michel et Didier Reynders s'en vont. C'est le moment de repenser le parti ?

    - Nous n'allons pas réinventer le libéralisme. Le travail d'approfondissement idéologique a été bien conduit par Richard Miller sous la présidence d'Olivier Chastel. J'ai relu le programme, il n'y a pas grand-chose à changer. Nous devons juste mieux mettre en valeur les éléments forts, qui interpellent les gens. Mais ça, c'est devenu difficile…

  • - Pourquoi ?

    - Parce que le temps où les journalistes s'informaient, avaient des notes, du temps, des moyens, est révolu. Tout est devenu immédiat. Les hommes et les femmes politiques sont obligés de s'exprimer sans aucun recul, presque sans réfléchir. Les réseaux sociaux n'attendent pas l'info et ne la respectent pas, ils la construisent. Et tout est permis sans le moindre filtre : vous pouvez accuser les gens, les salir, les insulter, toucher à leur vie privée et ne rien respecter, même pas les deuils. C'est terrifiant !

  • - C'est pour ça que vous m'avez dit, quand je vous ai proposé l'interview, "je suis inquiet" ?

    - Oui, pour la première fois, je suis inquiet pour l'avenir de la démocratie. On fait des procès d'intention à tout moment et sur tout le monde. Une bonne idée qui n'est pas lâchée au bon moment ou par la bonne personne peut être perdue pour vingt ans. Moi, je me suis enrichi par le dialogue avec des socialistes ou des sociaux-chrétiens. Par exemple, j'ai longtemps plaidé pour l'égalité des chances. Jusqu'à ce qu'un adversaire politique m'explique que la vraie justice sociale implique une discrimination positive envers ceux qui, au départ, ne sont pas sur la même ligne que les autres. Ce concept a été totalement intégré par mon parti. Philippe Maystadt, Melchior Wathelet, Philippe Busquin, Isabelle Durant, Louis Tobback, Jean-Luc Dehaene, Magda Alvoet… : tous ces gens avaient des arguments qui pouvaient me séduire. Nous étions francs et loyaux. Cela fait gagner beaucoup de temps et permet de construire de belles choses pour les gens, pour le peuple.

  • - Ce n'est plus possible ?

    - Le contexte a changé, sans doute à cause du risque des réseaux sociaux. Il faut être prudent, ne pas se livrer. La transparence est une vertu, oui, mais elle n'est pas au-dessus de toutes les autres. Vous ne pouvez pas tout débattre sur la place publique.

  • - Le MR est exclu du pouvoir à Bruxelles depuis 2004. Cela devient long pour une région historiquement libérale…

    - Sociologiquement, la ville a changé. Et ce n'est pas indélicat de constater que les libéraux ont été victimes des stratégies communautaristes du PS, d'Écolo et même du CDH.

  • - N'est-il pas légitime de donner une voix aux différentes communautés ?

    - Bien sûr. Le problème, c'est d'organiser et d'orchestrer la victimisation, le repli sur soi, le vivre entre soi. Ce n'est pas intégrateur. Allez sur le terrain, il n'y a pas de mixité entre les communautés.

  • - L'intégration est une nécessité ?

    - Oui. Intégrer n'est pas assimiler. Ce que font les gens dans leur cercle privé et dans la rue, je m'en fous, tant qu'on peut les reconnaître. Par contre, dans l'enseignement ou tout autre service public, les signes extérieurs d'appartenance religieuse ne sont pas de mise. Comme citoyen d'une démocratie laïque, je n'ai pas à me trouver devant un fonctionnaire qui porte une kippa, une grosse croix ou un voile, et qui me fait douter de sa neutralité. Tout comme je n'accepterai jamais les accommodements raisonnables. Un cours de biologie qui figure dans le programme doit être dispensé à tous les élèves, point.

    L'Europe et l'Afrique doivent collaborer

  • - L'Union européenne est malade ?

    - Il va falloir actualiser – le terme est faible – son fonctionnement institutionnel. La règle de l'unanimité permet aux chefs d'État et de gouvernement d'instrumentaliser l'Europe à leur avantage et au détriment de l'intégration.

  • - Y a-t-il encore un moteur, un rêve européen ?

    - Je le crois fort, oui. Je crois au volontarisme de quelqu'un comme Macron. Je crois que l'Union peut faire du judo et utiliser l'énergie, par exemple, du mouvement pro-climat. Les opinions publiques sont fortement mobilisées. C'est l'occasion pour les pro-Européens de mettre les pays les plus retors devant une sorte d'obligation morale vis-à-vis de leur population.

  • - Le Brexit est un drame ?

    - Un échec. Il est dû à une certaine presse et surtout aux réseaux sociaux, qui ont amplifié la démagogie ambiante. Les partisans du Brexit ont gagné sur des mensonges. Les effets collatéraux peuvent être très lourds, pour la Grande-Bretagne en premier lieu mais aussi pour des pays comme le nôtre.

L'Europe a échoué lourdement dans sa gestion des migrations.
  • - N'est-ce pas l'effet le plus spectaculaire d'un repli sur soi généralisé ?

    - Sans doute. Il ne sort pas de nulle part. L'émergence des partis d'extrême droite, voire fascisants, est due au fait que l'Europe a échoué lourdement dans sa gestion des migrations. Les êtres humains ont toujours migré. Cela doit donc être accepté et encadré. En l'absence de règles et d'accompagnement, des sottises ont alimenté l'imaginaire collectif dans la plupart des pays. La question n'en est qu'à ses débuts. Ceux qui croient que la solution est de bâtir des murs, des barrières, des frontières se trompent lourdement. Payer les Turcs pour garder des migrants ne règle rien. Et j'ai un problème avec cette politique des barbelés, par rapport aux valeurs européennes.

  • - Quelle est votre solution ?

    - Je suis prêt à aller assez loin dans la fluidité, l'ouverture, mais pas n'importe comment. Ma conviction est que l'Europe et l'Afrique, deux continents voisins, doivent beaucoup plus se parler, travailler ensemble et imaginer leur avenir ensemble. C'est un très vaste chantier mais il y a des personnalités éminentes qui y pensent et y travaillent, même si c'est encore dans la discrétion.

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