Philippe Henry

Vice-premier ministre Écolo, en charge du Climat, de l'Énergie, de la Mobilité et des Infrastructures
10/12/19

En 1994, à 23 ans, Philippe Henry apparaît comme leader de la contestation étudiante contre le décret "hautes écoles". Président de la Fédération des étudiants francophones, il décroche un diplôme d'ingénieur et un master en management. Il rejoint Écolo en 1997 et devient député régional deux ans plus tard. En 2009, il est ministre de l'Environnement, de l'Aménagement du territoire et de la Mobilité dans le gouvernement Demotte, avec le PS et le CDH. En 2014, il redevient député. Non réélu en 2019, le Liégeois est choisi par les militants pour être le numéro un des Verts au gouvernement wallon.

Nous pouvons relever le défi
d'une économie saine et durable

Réduire les émissions de CO2 et la consommation de matières premières, densifier le tissu de PME pour créer des emplois et des richesses à partager : voilà l'ambition du gouvernement wallon. Possible ? Le vice-premier ministre Écolo y croit…

Thierry Evens

En 2024, la tarification de l'électricité sera intelligente
  • - Vous êtes ministre régional du Climat. Votre champ d'action est limité. Comment ne pas décevoir ?

    - Chacun doit prendre ses responsabilités, dans l'espace qui est le sien et le temps qui lui est donné. Le gouvernement wallon s'inscrit dans la logique de l'accord de Paris, qui veut limiter à 2 degrés maximum, 1,5 degré si possible, le réchauffement. Cela se traduit à notre échelle par une réduction des émissions de gaz à effet de serre de 55 % en 2030 par rapport à 1990. Nous sommes presque à 36 %. Le chemin restant sera difficile. Je considère que nous avons une obligation de résultat. Je veux des résultats chiffrés sous cette législature, d'ici 2024.

  • - L'isolation des bâtiments est déplorable. C'est un chantier prioritaire ?

    - Exact. Nous allons investir dans les bâtiments publics. Pour le privé, nous travaillons à une très grosse alliance emploi-environnement pour améliorer la performance énergétique. Cent millions d'euros sont déjà prévus. Nous allons développer une nouvelle approche : la rénovation par quartiers ou par lotissements, comme en Allemagne ou en Autriche. Un opérateur vient vers un ensemble de propriétaires avec un contrat clé sur porte. Grouper l'offre permet d'être moins cher et plus efficace, de proposer du chauffage urbain, des panneaux photovoltaïques communs…

  • - Ce sera du travail pour les PME et les indépendants wallons ? Ou pour des multinationales et des ouvriers égyptiens ?

    - Nous serons attentifs. Le gouvernement s'engage à former les jeunes dans les métiers en pénurie, à mobiliser les entreprises pour que les emplois restent en Wallonie. Dans le respect de la législation européenne, nous allons concevoir les marchés et les appels d'offres de façon à ouvrir la porte aux forces de travail locales.

    Encourager, pas punir

  • - Revoir la mobilité est une autre priorité ?

    - Tout à fait. Le transport représente 25 % de nos émissions de gaz à effet de serre et l'évolution est mauvaise. Les véhicules consomment de moins en moins mais ils sont de plus en plus nombreux. Nous misons sur l'offre alternative. Nous allons renforcer les transports en commun, créer des infrastructures pour les bus et pour faciliter l'intermodalité. Nous allons aussi encourager l'usage du vélo. La Région n'est nulle part en la matière ! Nous ferons un inventaire pour déterminer les investissements prioritaires.

  • - La Wallonie n'est-elle pas trop vallonnée ?

    - Le vélo électrique a modifié la donne. Dans les villes, nous devons impérativement faire de la place aux cyclistes, les isoler du trafic, aménager les carrefours. Des trajets très simples à parcourir sont trop dangereux. Je pense aussi que des sites propres peuvent devenir concurrentiels, pour une partie de la population, sur vingt ou vingt-cinq kilomètres. J'ai d'ailleurs pris contact avec ma collègue bruxelloise Elke Van den Brandt, pour concrétiser un RER vélo entre le Brabant wallon et la capitale. Nous discuterons avec la ministre flamande Lydia Peeters pour que les trajets soient cohérents, sans chaînons manquants.

  • - Quand un patron du chemin de fer dit que le train n'est pas fait pour transporter quinze personnes d'un village à un autre, ça vous choque ?

    - Il est clair que le rail existe d'abord pour transporter beaucoup de gens sur de longues distances, mais ce n'est pas son rôle unique. À Liège ou à Charleroi, il contribue à la mobilité urbaine avec des arrêts très rapprochés. Il a aussi une fonction dans les zones rurales. Le ferroviaire est une compétence fédérale et je ne décide rien, mais je ferai entendre la voix de la Wallonie. L'objectif ne doit pas être de fermer des lignes, mais d'augmenter le nombre de voyageurs dans les trains, en jouant la complémentarité avec les bus et le vélo. Parce qu'un bus de 80 places n'est pas fait non plus pour transporter trois personnes…

  • - C'est pourtant souvent le cas…

    - C'est pourquoi il faut être plus efficace sur les axes principaux. Nous allons acheter de nouveaux véhicules, créer des sites propres et renforcer les lignes. Nous voulons augmenter le nombre de voyageurs mais aussi compléter l'offre par des véhicules plus petits, à la demande, partagés… Dans les zones rurales, la réflexion ne porte pas sur "train ou bus" mais une panoplie de complémentarités où le train et le bus ont une place centrale.

  • - La voiture restera indispensable pendant encore quelques années ?

    - Oui. C'est pour ça que nous n'avons pas voulu d'approche punitive.

  • - Donc pas de taxe kilométrique ?

    - Le système ne fait pas consensus en Wallonie, ni dans le monde politique, ni dans la population. Il pose des problèmes techniques complexes. La redevance kilométrique existe pour les camions et va sans doute évoluer. L'appliquer aux voitures n'est pas prévu dans l'accord de gouvernement. Il y aura une révision de la taxe annuelle et de la taxe de mise en circulation. Nous ne visons pas une hausse globale mais une réorientation pour encourager le choix des voitures les moins polluantes. Nous modulerons les montants en fonction des émissions de CO2, mais aussi de la masse et de la puissance. C'est une question de place occupée sur la voirie et de sécurité.

  • - Un objectif sera de favoriser les moteurs électriques ?

    - C'est un élément qui sera bien entendu pris en compte. Mais personne ne peut prévoir ce que sera le marché des véhicules individuels dans quinze ans. D'autres formules vont peut-être émerger : hydrogène ou gaz naturel comprimé.

  • - Vous ne misez pas sur l'électricité ?

    - Si, si. L'avenir du marché automobile n'est pas clair mais il est évident que le nombre de véhicules électriques va exploser. Nous encouragerons cette tendance avec une multiplication des bornes de rechargement, dans les espaces publics comme privés (entreprises, magasins…). Nous allons aussi nous atteler à une refonte complète des tarifs de l'électricité. En 2024, grâce au déploiement progressif des compteurs communicants, nous pourrons moduler le prix en fonction de l'heure, de l'évolution de l'offre et la demande. Nous aurons une tarification intelligente, modulée, dans un réseau intégré où les batteries des voitures électriques pourront, à certains moments, servir de réserve. Cela va encourager les comportements vertueux. Il y aura une baisse du coût pour ceux qui réduisent leur consommation, mais aussi pour ceux qui l'ajustent en fonction de l'état du réseau. Chacun sera beaucoup plus maître de sa facture.

    Le nucléaire n'est pas l'avenir

  • - Le besoin en électricité va augmenter ?

    - Oui, probablement.

  • - Le risque de pénurie va revenir ?

    - Pour cet hiver, il n'y a aucun risque annoncé, ni chez nous, ni dans les pays voisins…

  • - Parce que les réacteurs nucléaires tournent encore…

    - Ils tournent, sauf quand il y a une panne ! L'expérience de ces derniers mois montre que la production des centrales n'est ni vraiment sûre, ni vraiment stable. Maintenant, je ne nie pas que la sortie du nucléaire, parce qu'elle a été mal préparée, risque de poser des problèmes d'approvisionnement. Nous aurons une période de transition, où nous devrons appliquer des solutions alternatives : appel à des capacités complémentaires, mécanisme de rémunération de la capacité (CRM)… À plus long terme, nous aurons une baisse de la consommation globale – je dis bien globale – de l'énergie et une production qui deviendra totalement renouvelable.

  • - Les partisans du nucléaire se font à nouveau entendre. Le débat va-t-il se rouvrir ?

    - C'est fait au fédéral. Des personnalités importantes plaident pour prolonger les centrales jusqu'à 70 ou 80 ans de vie. Cela me semble difficile à défendre du point de vue de la sécurité. Au parlement wallon, la question ne se pose pas. Personne ne remet en cause la sortie du nucléaire en 2025. Je pense qu'à un moment donné, il faut se lancer. Toujours reporter ou semer le doute empêche la transition de se faire vraiment. Or, elle est nécessaire. Le nucléaire pose des problèmes graves : extraction de l'uranium, insécurité, gestion des déchets… Au-delà de ça, c'est un modèle inverse de celui de demain. Les centrales ont une production importante, centralisée et pas flexible du tout. Le réacteur tourne, ou ne tourne pas, et alimente ou non un réseau dépendant. Le renouvelable, c'est une multitude de sources d'énergie décentralisées, très variables dans le temps, qui se complètent les unes les autres. La sécurité d'approvisionnement vient de l'interconnexion avec un mécanisme de stockage minimal et également décentralisé. Le nucléaire est un système du passé, dont la logique est aux antipodes des besoins du renouvelable.

Il est important que les PME locales se réapproprient l'économie
  • - Le gouvernement wallon affirme une priorité aux PME et à l'initiative privée. C'est en phase avec l'ADN d'Écolo ?

    - Tout à fait. Il est important pour nous que les petites entreprises locales se réapproprient l'économie. Nous ne voulons pas dépendre de grands groupes et de décisions qui se prennent à l'étranger. Les PME sont résilientes, s'adaptent aux changements et permettent d'avancer pour développer une économie circulaire. C'est un élément très important de la déclaration gouvernementale. Nous devons réduire la consommation d'énergie mais aussi de matières premières, concevoir les flux selon la localisation des entreprises, partager les infrastructures et les produits, réinventer tous les circuits. C'est un travail considérable mais aussi magnifique et capital pour l'environnement.

  • - La Wallonie est bien placée pour prendre le virage vers une économie durable ?

    - Oui. Nous avons des entreprises extraordinaires, parfois de qualité mondiale dans leur créneau. Nous avons un excellent niveau de recherche, de bonnes infrastructures, une localisation favorable. Nous avons de nombreux atouts, même s'il reste beaucoup à faire. Je prendrai l'exemple que je connais très bien de l'économie circulaire. Nous avons une base solide, une expertise. Il reste un énorme travail pour mettre les acteurs en relation, tisser maille par maille un réseau de production et de réutilisation. C'est très systémique et très complexe d'amener les entreprises à collaborer. Le pouvoir public doit organiser un réseau, l'encadrer, travailler à la législation, aux marchés publics, aux normes de produits.

    Trois partis, un seul programme

  • - Écolo n'était pas numériquement indispensable pour former une majorité. Vous le ressentez ?

    - Non. La déclaration de politique régionale est équilibrée. Le programme est économique, environnemental et social, de quoi satisfaire le MR, Écolo et le PS. Mais je trouve que le projet n'est pas une simple addition des préoccupations des trois partis. Il y a du liant, un élan. Je sens une volonté de réforme, de permettre l'émergence d'entreprises plus modernes, digitales, numériques, écologiques, afin de réduire la pauvreté. Nous avons une belle ambition commune et d'ailleurs, le conclave budgétaire 2020 s'est bien passé.

  • - Il se solde par un déficit important…

    - Pour retrouver une situation budgétaire plus confortable, nous devons créer de l'activité économique. C'est pour ça que nous avons décidé des investissements productifs dans les infrastructures, dans la durabilité, au prix d'un endettement. Nous ne sommes pas je-m'en-foutistes. Nous avons une trajectoire de retour à l'équilibre pour la fin de la législature. Et le ministre-président a lancé un budget "base zéro". Il s'agit d'analyser tous les postes de dépenses pour traquer les gaspillages, optimiser l'utilisation de l'argent, chercher des synergies. C'est un gros travail et un exercice sain pour un gouvernement qui a cinq ans devant soi.

  • - Cinq ans ! Vous êtes optimiste…

    - Je pense que nous avons un intérêt commun, PS, MR et Écolo, à mettre en œuvre loyalement un accord de gouvernement intéressant. Jusqu'à présent, tout le monde est correct. Il n'y a encore eu aucune guérilla médiatique entre nous.

  • - De 2009 à 2014, vous avez été ministre wallon avec presque les mêmes compétences. Vous avez repris le même métier ?

    - En partie oui, même si l'enjeu climatique a explosé. Mon expérience m'est très utile. J'ai la chance d'avoir des compétences assez étendues et très homogènes. Ce qui est nouveau pour moi, c'est le rôle de vice-premier ministre. Je dois me préoccuper des matières des autres et de l'équilibre de l'accord de gouvernement. Ça, c'est un autre métier, qui demande un investissement important.

Contexte

Vaincre la malédiction de la participation

Les résultats électoraux d'Écolo font du yoyo. Aux victoires retentissantes de 1999 et 2009 ont succédé d'amères défaites quatre ans plus tard. Les deux participations gouvernementales ont coûté cher au parti, qui s'est refait une santé en mai 2019, sans atteindre les résultats escomptés.

Les Verts ont pris le risque d'entrer une troisième fois au gouvernement, bien que PS et MR aient une majorité sans eux. Ils ne sont pas numériquement indispensables, mais ils le sont politiquement. Socialistes et libéraux, chiens et chats depuis cinq ans, ne pouvaient pas convoler sereinement. Le PS a d'ailleurs d'abord essayé de former un gouvernement minoritaire avec Écolo mais la "note coquelicot", censée séduire la "société civile", a fait long feu.

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