Vincent Frédéricq

Secrétaire général de Femarbel, au service des maisons de repos privées
11/01/21

Cela fait vingt-sept ans qu'il défend les intérêts des entrepreneurs privés qui, en Wallonie et à Bruxelles, hébergent des personnes âgées. Vincent Frédéricq a 61 ans et une connaissance encyclopédique de son secteur et de la problématique du vieillissement. Juriste, il est rompu aux chiffres et a publié des études sur le coût et le financement des maisons de repos, des résidences services, etc. Il est aussi marié et père d'une fille.

Femarbel compte 330 membres qui proposent près de 30.000 lits et emploient 18.420 personnes. La fédération est affiliée UCM.

Les maisons de repos ont connu l'enfer

"Les gestionnaires ont couru sous les bombes dans un champ de mines" : le secrétaire général de Femarbel (maisons de repos privées) ne repense pas au printemps sans un frisson. Il souligne les erreurs commises et appelle de tous ses vœux une couverture vaccinale qui évite des épidémies chroniques de Covid.

Thierry Evens

Il faut informer, encore et encore, sur la réalité scientifique du vaccin.
  • - Au printemps, plus de 6.000 personnes sont mortes du Covid dans les maisons de repos. C'est énorme et dramatique. Que s'est-il passé ?

    - D'abord, nos résidents ont une moyenne d'âge de plus de 86 ans et sont souvent lourdement dépendants. C'est une population très fragile face à ce virus, face à cette épidémie fulgurante et brutale. Mais aussi, à l'arrivée de la première vague, nous avons été complètement dépourvus des moyens nécessaires pour garder le contrôle. Nous n'avions ni tests, ni matériel de protection. Nous avons tiré la sonnette d'alarme dès le mois de février, écrit plusieurs fois à la ministre De Block. Sans réponse ! Quand le matériel est arrivé et que nous avons pu former le personnel à son utilisation, nous avons repris le contrôle de la situation assez rapidement.

  • - Des erreurs ont été commises ?

    - Dans nos affiliés, nous avons des groupes internationaux qui gèrent des établissements en Italie et en Espagne. Ils ont vu ce qui se passait. Ils ont commandé du matériel de protection qui n'est jamais arrivé, bloqué en Chine ou dans des pays de l'Union européenne. Nous n'avions ni masques – le stock stratégique fédéral avait été détruit ! – ni gants, ni blouses à usage unique, ni gel hydroalcoolique. Il a fallu “bricoler”. Si je suis invité à la commission parlementaire Covid, je n'hésiterai pas à dire que les autorités fédérales portent une très lourde responsabilité.

  • - Et les Régions ?

    - Non. Ce n'était pas à elles de prévoir des stocks. Au contraire, tant en Wallonie qu'à Bruxelles, les deux jeunes administrations que sont l'Aviq et Iriscare ont fait preuve d'un engagement exceptionnel et efficace. Je n'ai aucun reproche à leur faire, ni à elles, ni à leurs tutelles.

  • - Est-ce que les gestionnaires ont commis des erreurs ?

    - Tout le monde a été surpris par l'ampleur et la rapidité foudroyante de l'épidémie. Avec le recul, il aurait sans doute fallu prendre davantage de précautions, c'est-à-dire désobéir aux recommandations. On nous a dit par exemple qu'il fallait réserver les masques aux soignants, que le reste du personnel n'en avait pas besoin. Nous l'avons cru. Certains établissements ont évité le pire, mais pourquoi ? Mystère. Il n'y a aucune explication logique. La taille ne joue pas et des maisons épargnées par la première vague ont pris la deuxième en pleine figure.

  • - Y a-t-il une responsabilité des hôpitaux ? On dit qu'ils ont refusé des transferts et laissé mourir des résidents sans soins adéquats…

    - Je suis en mesure de vous affirmer qu'il n'y a eu aucune instruction, d'aucune autorité que ce soit, pour refuser des patients. La règle était de n'hospitaliser qu'en cas de nécessité et donc, en principe, c'est le médecin qui décidait. Mais il est vrai qu'il y a eu des refus de transferts de la part de certains hôpitaux ou ambulanciers. C'est un fait et c'est scandaleux. Les maisons de repos sont équipées pour fournir une oxygénation de confort, pas pour assister un patient en détresse respiratoire. Nous n'avons pas le matériel. Certains établissements ont vécu un véritable cauchemar.

  • - Souligné par un rapport sévère d'Amnesty International…

    - À juste titre. La surmortalité n'aurait pas été la même s'il y avait eu du matériel de protection, si les résidents et le personnel avaient été testés, si chaque malade avait eu l'assistance respiratoire à laquelle il avait droit. Les gestionnaires marchaient dans un champ de mines, sous un bombardement ! Pendant longtemps, les asymptomatiques ne pouvaient pas être testés. C'est irresponsable. Il fallait connaître les membres du personnel et les résidents positifs pour garder le contrôle.

  • - La Belgique compte neuf ministres de la santé. Avez-vous souffert de cet éparpillement des compétences ?

    - En temps de crise, il faut un capitaine à la barre. C'est déjà compliqué de savoir quelle manette actionner ; s'il faut en plus chercher qui est compétent pour le faire… Même si tout le monde est de bonne volonté, il y a une inefficacité dans la prise de décision quand celui qui fixe les procédures n'est pas celui qui les applique.

  • - Comment vivez-vous les changements de règles pour les visites ?

    - Elles ont toutes été négociées avec les fédérations professionnelles en groupe de travail restreint. Nous y sommes donc associés. C'est une question très délicate. Il faut composer avec la nécessité sanitaire et l'aspect humain. Ce qui est extrêmement pénible, c'est la longueur de la crise. Personne n'imaginait en mars que fêter Noël en famille serait impossible. La crise est interminable pour les résidents en relatif isolement, mais aussi pour le personnel qui est fatigué et psychologiquement usé, et pour les directions qui sont traumatisées par les événements et vivent dans la peur.

    Le vaccin devrait être obligatoire

  • - Votre secteur est prioritaire pour les vaccins…

    - Bonne décision !

  • - À quelle échéance espérez-vous un retour à la vie normale ?

    - La vaccination est une protection individuelle mais il faudra encore maintenir pendant un certain temps les gestes barrière et les précautions sanitaires. Le vaccin permettra d'enlever le stress et la crainte de la maladie chez les résidents et les membres du personnel.

  • - Sauf s'ils sont nombreux à le refuser…

    - Je souhaitais qu'il soit obligatoire, sauf contre-indications médicales bien entendu. Il est hélas facultatif. Avec les autres fédérations, nous allons suivre de très près le pourcentage de vaccinations et s'il reste trop bas, nous retaperons sur le clou. Le professeur Yvon Englert (NDLR : ex-recteur de l'ULB, responsable de la campagne de vaccination en Wallonie) nous a présenté les données scientifiques sur le vaccin Pfizer. C'est rapide et efficace. Sept jours après la première administration, la protection est de 95 %. La durée de validité – un an, deux ans, trois ans ou plus – n'est pas connue mais il est certain que nous avons un outil qui peut écarter le virus. Avec un vaccin trop peu répandu, nous aurons des remontées chroniques d'épidémies de Covid dans le pays et donc des morts.

  • - Retaper sur le clou : que voulez-vous dire ?

    - Informer encore et encore sur la réalité scientifique et, s'il n'y a pas d'autre choix, imposer la vaccination. Le problème, ce sont ces damnés réseaux sociaux où circule tout et n'importe quoi. Il faut convaincre les gens d'écouter les personnes qui savent de quoi elles parlent. Je place beaucoup d'espoir dans les médecins généralistes. S'ils sont bien informés, ils seront convaincus et pourront, je l'espère, convaincre leurs patients.

  • - Avec le virus, le taux d'occupation des lits a baissé ?

    - Oui, beaucoup d'établissements n'ont plus aujourd'hui un taux d'occupation qui leur permette de maintenir leur équilibre économique. C'est dû à la surmortalité de ces derniers mois, mais aussi à l'image peu rassurante des maisons de repos en temps de crise. Il faudra restaurer la confiance auprès des familles et des personnes âgées. Ce sera le défi de 2021 et sans doute aussi de 2022. Je n'ai pas de statistiques mais j'ai des remontées du terrain qui indiquent que de plus en plus de résidents arrivent très tardivement, dans un état de santé déplorable. Ils n'ont pas été suivis par une équipe de soins présente 24 heures sur 24 et les conséquences sont sévères : la durée du séjour ne dépasse pas quelques semaines, voire même quelques jours.

  • - Pour regagner la confiance, ne faut-il pas davantage de petites structures ?

    - Ce n'est pas le chemin pris. Si vous allez trouver un banquier avec un projet de maison de repos de 50 lits, il vous dira de revenir quand vous aurez un projet de 120 lits. Les grands établissements sont favorisés via les normes de construction mais aussi de personnel. En soi, chaque obligation peut se justifier. Il faut simplement se rendre compte des conséquences financières. Si vous imposez des chambres de 15 m² au lieu de 12 m², c'est très bien. Mais les trois mètres carrés en plus coûtent un peu plus de deux euros par jour.

    S'adapter à la demande

  • - Selon les projections, le pays aura besoin de 45.000 lits supplémentaires en 2025. Le défi peut être relevé ?

    - Il faut que les budgets suivent. Pour moi, la question cruciale est celle du financement des soins. Nous sommes soumis à des normes de personnel qui datent de 1982 et qui sont un véritable carcan. Le nombre d'infirmiers requis augmente de façon linéaire en fonction du nombre de lits. Nous sommes partisans d'une plus grande flexibilité à partir du moment où, depuis 1982, une vingtaine d'actes infirmiers peuvent être posés par des aides-soignants. Avec le même budget, peut-être un psychologue serait-il utile ? Il faut de toute façon bien constater qu'avec les normes actuelles, on va dans le mur. Les études d'infirmier ont été allongées d'un an, beaucoup de personnes quittent le métier : il est devenu impossible de recruter le personnel théoriquement nécessaire.

Il est urgent de revoir les normes pour le personnel soignant.
  • - Ne faut-il pas aussi moderniser ? Passer au modèle "Tubbe" suédois, participatif ?

    - Le ministre Alain Maron veut l'introduire dans les normes d'agrément à Bruxelles. C'est un bon modèle. Il y a en a eu d'autres avant qui étaient bien – Montessori, Humanitude… – et il y en aura d'autres après. Pour moi, la préoccupation première d'un gestionnaire de maison de repos doit être le résident. Ceux d'aujourd'hui ont connu la guerre ou en tout cas ses suites. Ils n'ont pas les mêmes souhaits, les mêmes attentes, les mêmes exigences que les générations qui arriveront dans dix ou vingt ans. Le contrat d'adhésion, où d'autres décident pour vous, va disparaître. D'une façon ou d'une autre, il va y avoir une évolution vers davantage de participation.

  • - Il faudra aussi installer le wifi…

    - Ce n'est pas toujours aussi facile qu'on le pense mais oui, il faut suivre l'évolution sous peine de disparaître. Chez Femarbel, nous croyons à la libre entreprise et son principe premier est de répondre à la demande des clients. Je me fais parfois enguirlander quand j'utilise le mot "clients" au lieu de "résidents". Mais j'y tiens. Cela implique davantage de droits. Tout chef d'entreprise doit répondre aux attentes de sa clientèle. Il existe une tendance politique à dire que les personnes valides n'ont pas leur place en maison de repos. Nous condamnons fermement. S'il ne reste, dans un établissement, que des personnes lourdement dépendantes, ce n'est plus un lieu de vie. Psychologiquement, c'est lourd.

    Idéologie ou efficacité

  • - Pour considérer les personnes âgées comme des clients plutôt que des résidents, le privé est plus efficace que le public ?

    - J'ai toujours été très réticent à aller casser les carreaux des autres. Chacun des trois secteurs – privé, associatif ou public – a ses avantages et ses défauts. La vraie question est de savoir comment répondre à un besoin de la société, à un coût soutenable. La Flandre a pris une orientation intéressante, c'est de pratiquer le coût vérité. Le CPAS d'Anvers demande 74 euros par jour en chambre individuelle. C'est beaucoup d'argent, vous me direz. Oui, mais c'est le vrai prix. Il est impossible d'ouvrir une maison de repos en équilibre économique en dessous de 60, voire 65 euros par jour. Alors bien sûr, tout le monde ne peut pas le payer, mais certains oui. Éthiquement parlant, je trouve interpellant que dans certaines communes, des gens qui ont parfaitement les moyens de payer le prix plein soient subsidiés par des habitants moins fortunés qu'eux.

  • - Pour répondre aux besoins, il faut une synergie entre tous les acteurs ?

    - Il est très rare – si ça arrive – qu'une personne fasse un choix idéologique pour aller dans une maison de repos publique, catholique ou commerciale. Donc, ça n'a aucun intérêt de vouloir lutter contre un secteur ou l'autre. Créons des structures de qualité en imposant à tout le monde les mêmes normes, les mêmes exigences et en donnant les mêmes facilités. Si le privé investit pour répondre à la demande, le pouvoir public garde des moyens pour d'autres politiques. Une maison commerciale en fin de bail vient de fermer à Woluwe-Saint-Pierre et le bourgmestre, Benoît Cerexhe, s'inquiète d'un déficit de lits pour sa population. Est-ce que le CPAS doit se sentir obligé de construire un nouveau bâtiment ? Est-ce qu'un investissement privé ne peut pas aussi bien répondre au besoin, avec des tarifs adaptés pour une partie de la population ? La situation budgétaire en Wallonie et à Bruxelles était mauvaise avant la crise ; elle est devenue très mauvaise. Alors soyons efficaces.

Contexte

Coronavirus

Le Covid-19 a fait quelque 19.000 victimes en Belgique, dont une majorité de personnes âgées, voire très âgées. Le secteur des maisons de repos a payé un lourd tribut. Il lui faudra du temps pour regagner la confiance. Alors se reposera la question qui occupait encore les esprits il y a un an : comment, dans une société vieillissante, assurer les soins nécessaires mais aussi donner une qualité de vie aux aînés ? Le home de grand-papa est dépassé. Dans huit ans, les hommes et les femmes qui avaient vingt ans en 1968 auront quatre-vingt ans…

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