La Wallonie se penche sur ses "terrains en or"

Quelque 400 hectares de terrains bien situés ! Tel est l'enjeu de la reconversion des plus grands sites sidérurgiques de Liège et de Charleroi. Quelles activités y replacer ? La réflexion est lancée.

Jean-Christophe de Wasseige

Tourner la page de l'industrie lourde. Voilà des décennies que la Wallonie s'y essaie. Lentement. Il faut dire que la tâche est immense. La Région compte… 2.287 sites à réaménager (SAR dans le jargon administratif wallon). Soit 3.908 hectares. C'est l'équivalent de toute une commune comme Floreffe ! Il faut analyser les sols, décrocher des permis de démolition, effectuer les dépollutions, arrêter de nouvelles affectations, séduire des investisseurs, trouver des budgets…

Pour la législature 2019-2024, le gouvernement régional PS-MR-Écolo a décidé de s'attaquer à du lourd. C'est-à-dire aux installations sidérurgiques majeures. À savoir : la phase à chaud d'ArcelorMittal à Liège et l'usine Carsid (ex-Thy Marcinelle Monceau) à Charleroi. Tous ces outils n'ont pas survécu à la crise de 2008 et à une nouvelle contraction du marché de l'acier. Les uns après les autres, ils ont fermé leurs portes entre 2008 et 2013. Certains ont pu bénéficier d'une prolongation en étant mis sous cocon dans l'espoir d'une reprise. Mais en vain. L'heure de la reconversion a donc sonné.

Futile à l'heure de l'économie internet ? Pas vraiment ! L'ensemble de ces sites couvre 390 hectares. Considérable. Ce sont autant de surfaces qui pourraient retrouver une vocation économique. Inespéré, car en la matière, le manque se fait sentir. Surtout en ce qui concerne les vastes superficies, celles de plus de 15 hectares. Par la même occasion, la Région pourrait entamer grâce à elles son fameux "stop au béton", l'arrêt de l'urbanisation, qui a été décrété pour 2050 avec un premier objectif en 2025.

À Liège, ces sites sont même qualifiés de "terrains en or" : ils sont en effet connectés aux voies d'eau, au rail, aux autoroutes. Certains sont proches du tissu urbain. Il est donc possible d'y mener des projets complexes voire – certains en rêvent – emblématiques. D'ailleurs, ils suscitent des convoitises… du moins une fois dépollués. "Pour ce genre de sites, il existe clairement des investisseurs", affirme un acteur liégeois. Pour autant, ces intérêts ne sont pas automatiques : quatre ans après la fermeture de Caterpillar, les halls de Gosselies, eux, restent vides.

Une multitude d'aspects et d'acteurs à prendre en compte

Le 11 décembre 2020, une étape marquante a été annoncée par le ministre de l'Économie Willy Borsus (MR). Deux bureaux d'urbanisme ont été désignés pour réfléchir à la manière d'aménager ces sites après assainissement. Leur sélection s'est faite après un appel d'offres. L'Agence TER, basée à Paris, a été chargée d'imaginer le futur des sites de Chertal, de Seraing et d'Ougrée. Le studio Paola Vigano de Milan, accompagné par la société d'ingénierie Sweco, a reçu la même tâche pour Marcinelle.

Tous deux disposent d'une reconnaissance internationale. Ils ont notamment été lauréats du Grand Prix de l'urbanisme en France. Cela a joué. Les méthodes de travail proposées ont aussi séduit. Les deux bureaux ont promis d'être à l'écoute des acteurs locaux : municipalités, intercommunales économiques, invests… Cela nourrira leurs réflexions, à côté de facteurs tels que la géographie, le paysage, l'économie, la mobilité, l'écologie, etc. Le processus devra déboucher sur des "master plans", des plans de reconversion. Un timing a été fixé. Plutôt serré. Les devoirs sont attendus pour la mi-2021. Le rendez-vous est donc pris.

Les sites concernés

À Marcinelle, le site de Carsid, qui appartient au groupe italien Duferco, est coincé entre deux usines toujours en activité, Riva et Industeel. L'endroit a abrité une cokerie, une agglomération, un haut-fourneau, une aciérie et des ateliers (108 hectares). Ces installations ont déjà été en partie démantelées par Duferco Wallonie, une co-entreprise entre Duferco (51 %) et la Région wallonne (49 %).

Du côté liégeois, quatre zones principales sont sur la liste. La plus imposante est celle de Chertal, entre le canal Albert et la Meuse. On y trouve une aciérie, une coulée continue, un laminoir et de nombreux halls, tous debout (180 hectares). Vient ensuite le site du haut-fourneau 6 à Seraing (34 hectares). Ce dernier a été mis à terre en décembre 2016, puis recyclé. Son cousin d'Ougrée, à deux kilomètres, le haut-fourneau B, attend d'être fixé sur son sort (34 hectares aussi). Il existe toujours, malgré un vol de 500 tonnes de cuivre. Entre les deux se trouve la cokerie, en bord de Meuse et dont le démontage est en cours (34 hectares encore).

Méthode de réhabilitation revue

Pour concrétiser plus vite les changements, la Wallonie a prévu de : désigner un gestionnaire unique, négocier les coûts de dépollution avec les privés, racheter les terrains. Efficace ?

Le haut-fourneau 6 de Seraing a été mis à terre en décembre 2016.
© Michel Houet/Belpress.com

Prendre 20 ans pour boucler une réhabilitation, c'est commun en Wallonie. Afin d'accélérer, les autorités régionales ont – à nouveau – modifié leur méthode. Premier changement : un interlocuteur unique est désormais chargé de "négocier, acquérir, assainir et redéployer" les sites en question. Le job a été confié à la Sogepa. Il s'agit d'un des trois bras financiers de l'exécutif régional. À la base, cette société a comme mission d'aider les entreprises et secteurs en difficulté. Dont la sidérurgie. Par extension, elle a fini par traiter de reconversions.

Second changement : le public va racheter les sites concernés. La maîtrise du foncier doit en effet rendre plus faciles toutes les opérations par la suite. Et éviter de dépendre des stratégies – voire des réticences – des grands groupes propriétaires. Des négociations vont donc devoir se conclure avec ArcelorMittal à Liège et Duferco à Marcinelle. "Normalement, les exploitants sont tenus d'assumer la dépollution, rappelle-t-on à la Sogepa. Le coût de ces travaux devrait donc être retranché de la valeur vénale des terrains pour arriver à un prix net. Pour cela, des études de caractérisation vont être menées, afin d'évaluer les pollutions des sols et de déterminer les travaux."

Un montant a-t-il déjà été estimé ? Un budget prévu ? "No comment", répond la Sogepa. "Trop tôt pour le dire", appuie le cabinet du ministre Borsus. Ce dernier évoque seulement la possibilité de faire appel à des aides européennes. Ou d'enclencher un partenariat public-privé (PPP), qui couvrirait les travaux. Et de citer une première expérience en ce domaine, activée en janvier 2020 sur le site chimique BASF à Feluy (65 hectares). La Spaque (société de dépollution, filiale de la Sogepa) et l'Idea (intercommunale du Hainaut central) se sont associées aux entreprises Ecoterres (assainissement) et Wanty (démolition).

Qui rachètera précisément ces cinq mégasites ? À Marcinelle, ce devrait être la Soresic, Société de reconversion des sites industriels de Charleroi. Son capital se partage entre la Sogepa et l'Igretec (intercommunale économique de Charleroi). À Liège, cela pourrait être la Société liégeoise de gestion foncière. Celle-ci a été constituée dès avril 2005 par ArcelorMittal (50 %) et la Région wallonne (50 %) dans l'optique de gérer l'après-sidérurgie.

Compliqué, tout cela ? Oui mais les situations sur le terrain imposent souvent de recourir à des montages spéciaux. En tout cas, une chose est sûre : les autorités jouent gros. Car surpayer ces sites apparaîtrait comme un comble, alors que les sidérurgistes ont déjà reçu maints subsides pour tenter d'éviter les fermetures.

Quelles activités futures ?

Un exemple de reconversion mixte : le "Quartier des Confluents" sur le site des ex-Forges de Clabecq.
© B2Ai, BAHG, Urban Architectes, JNC international, Greisch, Ellyps

Une fois les démolition et dépollution effectuées, la phase de reconstruction sur base des "master plans" pourra commencer. En ce domaine, la tendance actuelle en Europe est à privilégier des réaffectations mixtes où industries, PME, mais aussi commerces, parcs, espaces verts publics voire logements peuvent se côtoyer. Chez nous, c'est ce qui est en cours de réalisation sur le site des anciennes Forges de Clabecq par exemple (66 hectares).

À Carsid Marcinelle, un premier plan de reconversion avait été arrêté en 2013. Il prévoyait un parc pour PME de 66 hectares, des industries sur 29 hectares, un pôle consacré au recyclage sur 9 hectares, ainsi que des logements et une "promenade verte" traversant le site. Il devrait s'effacer au profit de la nouvelle épure commandée. Une des questions dans ce dossier reste le sort à réserver au haut-fourneau, le dernier de Wallonie avec le HFB d'Ougrée. Un collectif a demandé sa conservation mais les crédits pour ce faire ont expiré. La Ville de Charleroi préfère ne pas se prononcer pour le moment sur tout ce dossier.

À Liège, c'est Chertal qui retient l'attention. Une flopée d'idées ont déjà été émises pour sa reconversion : complexe résidentiel, mégasalle de spectacle, parc d'attractions, hippodrome… Beaucoup plus sérieuse est la proposition avancée par le Port autonome de Liège (PAL). Celui-ci a développé un peu plus loin une plateforme logistique multimodale : le Trilogiport. Elle sert de base arrière aux ports engorgés d'Anvers et de Rotterdam (Pays-Bas) pour le dédouanement et la réexpédition des conteneurs.

Le Trilogiport liégeois gagnerait volontiers les terrains d'ArcelorMittal. Ici : les entrepôts de Weerts Supply Chain en voie de finalisation.
© Weerts Supply Chain

Au PAL, on verrait bien le Trilogiport s'étendre sur les terrains d'ArcelorMittal. Ceux-ci accueilleraient des entrepôts mais aussi des industries utilisant la voie d'eau. "Les avantages sont nombreux, argumente le directeur Émile-Louis Bertrand. Les quais existent déjà sur le site ; la liaison ferroviaire qui le traverse vient d'être modernisée ; et surtout les flux économiques peuvent être trouvés : les ports d'Anvers et de Rotterdam sont très intéressés."

Toutefois, la logistique est suspectée de ne pas créer suffisamment d'emplois au mètre carré. D'autres voix réclament de privilégier des activités productives. C'est le cas de Mauro Lenzini, député wallon et ancien bourgmestre d'Oupeye, commune sur laquelle Chertal se trouve. "Ma proposition serait d'y créer un bio-pôle, une zone dédiée aux biotechnologies, en profitant de la présence non loin de l'Université de Liège et d'Eurogentec (société leader dans la génomique, NDLR). Ce pourrait être aussi l'occasion de rapatrier une industrie médicale, comme la crise du Covid en a démontré l'intérêt."

Au Groupe de redéploiement économique de Liège (GRE), qui rassemble des forces vives locales, on calme le jeu. "Des idées, il y en a beaucoup et cela va justement être la tâche du bureau d'urbanisme désigné de faire le tri, expose le directeur Jean-Luc Pluymers. La seule certitude, c'est qu'on joue ici l'avenir économique du bassin liégeois…"

Reconversion et PME

Question à Jacques Teller, professeur à ULiège et directeur du Lema, une unité de recherche en urbanisme et mobilité qui s'est associée à l'Agence TER en vue des "master plans" liégeois…

  • - De façon générale, quelle place faut-il réserver aux activités économiques et aux PME sur ce type de sites ? Majoritaires ?

    - Les contraintes liées à la pollution du sol pèseront fortement sur les affectations futures et le calendrier de reconversion. Il n'empêche que l'ensemble de ces sites constitue un patrimoine foncier assez exceptionnel. (…) La maîtrise foncière publique doit permettre d'éviter les ventes au coup par coup des espaces les plus attractifs et de penser la reconversion économique de manière intégrée et sur le long terme. L'orientation donnée à chaque site doit être pensée en complémentarité avec celle des autres. Par ailleurs, la reconversion des sites devra s'inscrire dans la stratégie de spécialisation intelligente adoptée par la Région si l'on veut maximiser son effet levier. Ceci est plutôt favorable au tissu industriel local, qui est déjà aligné sur ces grandes thématiques. Le poids relatif des PME doit par ailleurs s'envisager dans le cadre de la stratégie de marketing territorial qui sera développée pour attirer des investisseurs à l'échelle internationale.

Des urbanistes à la barre

Créée à Paris en 1986 par trois paysagistes, l'Agence TER a commencé en réalisant des parcs, jardins et promenades, pour ensuite s'occuper de réaménagements urbains. La construction de ses projets se fait toujours en partant du paysage. Plusieurs d'entre eux ont un lien avec les voies d'eau. Comme l'écoquartier fluvial de Mantes-la-Jolie, la zone des Deux Rives sur le Rhin à Strasbourg ou les bords de Loire à Nantes.

Architecte et urbaniste italienne, Paola Vigano n'est pas une inconnue en Belgique. Elle possède un bureau à Bruxelles et est Docteur Honoris Causa de l'UCLouvain (2016). Elle a travaillé sur une série de projets à Anvers et en Flandre. Au sud du pays, elle a, entre autres, conçu le réaménagement du plateau de la gare de Tournai et réalisé une étude urbanistique de Sambreville. La réintroduction des espaces verts en ville fait partie de sa démarche.

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