Geert Noels

Économiste réputé, classé en 2018 parmi "les dix intellectuels les plus influents de Flandre"
09/11/20

Il écrit dans Le Soir, La Libre Belgique, L'Écho, Trends, diverses publications flamandes et le Wall Street Journal. Depuis le 8 mai dernier, il fait partie du "comité de relance" créé par le gouvernement flamand.

À 53 ans, Geert Noels, multi-diplômé, spécialiste de l'économie et de la finance, est une voix qui compte dans le pays. Il a travaillé comme expert, notamment chez Petercam et au Voka (patronat flamand) avant de créer en 2009 Econopolis, une société de gestion de patrimoine.

Il a publié un best-seller, "Econoshock", en 2008 et a récemment sorti "Gigantisme". Père de deux enfants, c'est un passionné de mountain bike.

Ce sont les plus PETITS qui paient les pots cassés

Faute d'une gestion sanitaire valable de l'épidémie, les entrepreneurs de quelques grands secteurs (horeca, commerce, événementiel…) n'en finissent pas de souffrir. L'économiste Geert Noels appelle à cibler les aides sur ceux qui en ont vraiment besoin, à commencer par les plus petits.

Thierry Evens

NDLR : cet entretien a eu lieu le 13 octobre, avant la nouvelle fermeture de l'horeca.

Il y a eu des erreurs à tous les niveaux, y compris des virologues
  • - Vous êtes très critique sur la façon dont la crise sanitaire a été gérée…

    - La Belgique a réagi très tardivement en février, puis elle n'a pas cessé de courir derrière les faits. Nous n'avons jamais trouvé la bonne balance entre la discipline et le respect des libertés. Nous n'avons pas assez travaillé sur les chaînes de transmission et construit les outils nécessaires pour combattre la circulation du virus. Nous ne savons pas vraiment où l'épidémie se répand. Le testing et le tracing ne sont toujours pas au point. La quarantaine est mal observée. La fameuse application Coronalert n'a été lancée que fin septembre, au moins cinq mois trop tard !

  • - La faute aux politiques ou aux scientifiques ?

    - Il y a eu des erreurs à tous les niveaux mais les virologues ont leur part de responsabilité. Ils ont fait semblant d'avoir un discours scientifique alors qu'ils ne connaissaient pas ce virus. Rappelez-vous qu'au printemps, beaucoup nous disaient que le masque était inutile. Ils n'ont pas expliqué que le nombre d'infections est exponentiel si le virus circule, et qu'une application était indispensable.

  • - Les pays voisins, à part l'Allemagne, ne s'en sont pas mieux tirés…

    - Il ne faut pas être myope. Regardez un peu plus loin. Les pays du nord comme la Finlande, la Norvège ou l'Islande, ont minimisé à la fois les dégâts économiques et humains. L'Italie a appris de ses erreurs initiales. Des pays d'Asie ont pratiquement éradiqué le virus, pas seulement la Chine mais des pays démocratiques comme la Corée du Sud ou Singapour. C'est agréable de se comparer à pire que nous mais ça ne sert à rien. Il faut oser se comparer aux meilleurs pour apprendre de leur exemple.

  • - Le nouveau gouvernement a amélioré la situation ?

    - C'est trop tôt pour juger. Je pense qu'il était temps de changer d'équipe. Je ne veux pas pointer la personne de Maggie De Block (ancienne ministre de la Santé, NDLR) mais la gestion sanitaire a été chaotique – souvenez-vous du manque de masques – et la coopération entre le fédéral et les Régions n'a pas bien fonctionné. Ceux qui s'en sont le mieux tirés, ce sont les pouvoirs locaux. Certains bourgmestres ont rempli le vide. Pas tous mais, globalement, plus la gestion était décentralisée, meilleure elle était.

    Le virus n'est pas équitable

  • - Quelle est l'étendue des dégâts économiques ? C'est dramatique ?

    - Super dramatique ! Le premier confinement a diminué le PIB (richesse produite en un an, NDLR) de 6 %. C'était peut-être inévitable. L'échec de la maîtrise de l'épidémie amène de nouvelles restrictions qui vont réduire le PIB de 9 ou 10 %. Avec un déficit hors contrôle. Tous les robinets budgétaires sont ouverts… En mars-avril, c'était normal. Très vite, il aurait fallu affiner et aider les personnes et les entreprises qui en ont vraiment besoin. Faut-il, à cause du Covid, augmenter les dépenses partout dans les soins de santé ? Faut-il soutenir le pouvoir d'achat de tous les ménages quand 75 % des Belges ne subissent aucun impact financier ? Le virus n'est pas équitable. Huit pour cent de la population voient leurs revenus diminuer de plus de 30 % et jusqu'à 90 %. Ce sont les gens du commerce, de l'horeca, de l'événementiel… Ce sont eux qu'il faut aider.

  • - Le volume d'argent sur les comptes épargne et les comptes courants augmente en effet fortement…

    - Mais évidemment ! Les 75 % de ménages qui ont des revenus inchangés ont moins de dépenses. Humainement, la période est difficile pour tout le monde, mais je trouve farfelu que le secteur public soit à l'abri de tout impact alors que le PIB risque de chuter de 10 %. En réalité, c'est un nombre limité d'entrepreneurs du privé qui prennent tout ou presque en pleine figure et qui, eux, méritent un vrai soutien. J'ajoute le monde de la culture, partiellement public, qui lui aussi souffre de façon déraisonnable.

  • - Il sera impossible de sauver tout le monde ?

    - C'est un discours qui me dérange. Je constate que pour éviter la faillite des grandes sociétés, tout devient possible. C'était vrai pour les banques en 2008 ; ça l'est à nouveau, même pour le secteur aérien. Mais pour les petits, alors là, changement de discours : "Vous comprenez, certaines entreprises n'étaient pas saines, mieux vaut qu'elles disparaissent." C'est injuste. Oui, la rentabilité est faible dans l'horeca, mais le choc subi est violent. Les chiffres de la Banque nationale montrent que le chiffre d'affaires a diminué de 12,5 % dans les entreprises de plus de 250 personnes et de 25 % dans les PME de moins de 50 personnes. Ce sont les plus petits qui ont le plus souffert.

    Nous devons fermer les robinets budgétaires

  • - Comment éviter une vague de faillites début 2021 ?

    - D'abord en évitant les nouvelles fermetures. La circulation du virus doit être maîtrisée par d'autres moyens. Je peux comprendre le confinement d'une ville ou d'un quartier mais huit mois après l'apparition du virus, une restriction générale est un terrible aveu d'échec. Rouvrir les robinets budgétaires ne sera plus possible. Les interventions publiques devront être chirurgicales, ciblées sur certains secteurs et adaptées aux réalités des entreprises. Nous devons nous préoccuper du dérapage des finances publiques.

  • - Pourquoi ? La Banque centrale européenne ne réclame plus l'orthodoxie et les taux d'intérêt sont nuls…

    - Ça, c'est le nouveau discours. "Le coronavirus justifie toutes les dépenses. La dette n'a aucune importance." Moi je vous dis que dans cinq ans, on dira : "Mais quelle folie ! Comment avons-nous pu à ce point oublier les leçons du passé ?" Notre État était obèse. Il avait commencé un régime et s'était mis au sport. Et là, on lui dit de manger tout ce qu'il veut et de ne plus bouger. Ça ira un moment, puis ce sera la crise cardiaque.

  • - Il y aura de l'austérité dans les années qui viennent ?

    - Personne n'aime ce mot et personne ne vous répondra oui. Surtout maintenant puisque les déficits publics sont devenus sans importance. C'est la Grande Bouffe ! Ceux qui appellent à garder un peu de discipline sont des médecins incompétents et des oiseaux de mauvais augure. Mais bon sang, est-ce qu'on peut encore penser à la génération suivante ?

  • - À la sortie de la crise sanitaire, ce ne sera pas le moment pour de nouveaux impôts et charges…

    - Ce n'est jamais le moment. En douze ans après la crise financière de 2008, ça n'a jamais été le moment. Nous devons pourtant penser à long terme et garder des réserves. Sinon, nous nous exposons à des crises comme en ont connu la Grèce ou l'Italie. La comparaison avec la santé tient toujours : c'est mieux de prévenir la crise cardiaque que de la soigner, mais ceux qui prônent la prévention ne sont pas sympathiques.

  • - Il faudra aussi accepter plus de flexibilité sur le marché du travail ?

    - C'est une condition de survie. J'ai entendu un syndicaliste de De Lijn s'indigner parce que la société allait supprimer les "bus à la demande" et donc faire travailler certains chauffeurs autrement. Quand tu bosses dans l'horeca, le tourisme ou l'événementiel et que tu entends ça, tu deviens fou ! Les indépendants n'ont pas de garantie de revenu, de travail, à peine de pension. Ils ont fait un choix, d'accord, mais s'ils prennent des risques, il faut au moins leur laisser la possibilité de réussir. J'ai peur que nous allions vers une société où le risque n'est plus accepté. Qui va entreprendre alors ? Et plus il y a de gens qui veulent la sécurité absolue à tout prix, plus les partis qui défendent ça seront forts. Celui qui voudra rééquilibrer le système, réinjecter du dynamisme dans la société, sera peut-être matraqué aux élections.

    Ce catalogue de belles promesses m'inquiète

  • - Que pensez-vous du programme du gouvernement De Croo ?

    - Moi, je vais courir le Tour de France l'an prochain ! Si je vous dis ça, vous allez me demander comment je vais faire. Je dois m'entraîner, avoir du matériel, une équipe, de l'expérience… Vous penserez que je n'y arriverai pas. J'ai le même sentiment quand je lis que le taux d'activité va monter à 80 %. Oui, mais comment ? Ou quand ils annoncent la fin du nucléaire avec une baisse des émissions de CO2 et un prix de l'énergie stable. Je signe, mais je voudrais savoir comment ce sera possible.

  • - Avec un gouvernement qui va d'Écolo à l'Open VLD, c'est peut-être difficile d'expliquer le comment à l'avance…

    - Peut-être. Je leur souhaite de réussir. Sinon, la Belgique sera dans une situation pire qu'aujourd'hui. Former un gouvernement, c'est courageux. Annoncer de grandes choses, c'est bien. Mais si ce n'est pas réaliste, s'il n'y a pas derrière chaque projet un plan, une méthode, un budget et le courage de prendre des mesures impopulaires, ce sera l'échec et la frustration. On sème les graines du populisme et de l'extrémisme.

  • - Vous êtes très pessimiste !

    - Je suis un entrepreneur comme la plupart de vos lecteurs et un entrepreneur n'est pas pessimiste de nature. Malheureusement, en ce qui concerne la politique belge, l'optimisme est difficile. Je vois beaucoup de promesses vides et beaucoup de cadeaux. Les parents qui éduquent leurs enfants de cette façon vont au-devant de grosses désillusions. Il faut être capable de demander des efforts et de tenir ses promesses.

    Le défi climatique va doper la croissance

  • - En 2008, dans votre livre "Econoshock", vous avez prédit que le réchauffement climatique allait bouleverser l'économie. C'est toujours vrai ?

    - Plus que jamais ! À l'époque, toute l'attention était sur la crise financière. J'ai travaillé jour et nuit pour comprendre l'enjeu climatique. Et je me suis dit : "Waouh, tout le monde sous-estime ça." Ce que j'ai écrit en 2008 sonne comme un message de Greta Thunberg. Sauf que l'urgence n'était pas la même. On a perdu douze ans et on a sombré dans une sorte de fatalisme. Sortons-en. Des initiatives ont identifié cent projets, cent manières d'inverser la tendance et de retirer du carbone de l'atmosphère. C'est une source énorme d'inspiration pour les entrepreneurs. La nécessité de décarboner l'économie sera le principal moteur de la croissance économique dans les années à venir. Sur ce point, je suis très optimiste. Nos sociétés vont se développer en relevant le défi climatique.

À la faveur de la crise, le gigantisme a encore gagné du terrain
  • - Dans votre dernier livre, "Gigantisme", paru en 2019, vous avez plaidé pour un retour à la lenteur, au durable, à l'humain. Le coronavirus a renforcé votre conviction ?

    Le dernier ouvrage de Geert Noels.

    - Je constate d'abord que la crise a favorisé les géants technologiques et que les gouvernements européens ont élaboré des plans de relance soi-disant verts, mais très favorables aux grandes sociétés. Le gigantisme a encore gagné du terrain. C'est dommage parce que la décentralisation rend l'économie plus résistante et plus humaine. Maintenant, j'ai l'heureuse impression que le confinement a réhabilité le localisme dans l'opinion publique, de façon durable.

  • - Econopolis, votre société, fait de la gestion de patrimoine. N'est-ce pas plus facile dans un monde de géants ?

    - Question difficile. Nous devons respecter les règles du jeu. Les fonds de placement intègrent les géants, dont certains auront encore de bonnes performances boursières pendant des années. Mais nous relevons le défi de respecter nos principes et de n'investir que dans le durable. Nous avons créé un fonds d'investissement dans les PME et structures familiales. Nous travaillons beaucoup avec une banque coopérative. Nous sommes nous-mêmes une petite société de vingt-cinq personnes mais je suis très fier que nous ayons un bureau à Singapour et une vue mondiale. C'est une nécessité pour nous parce que les rendements en Europe et en Belgique ne sont pas très attirants.

  • - Pour en revenir au Covid, pensez-vous que la crise pourra avoir des effets positifs ?

    - J'ai parlé du retour du localisme. Beaucoup de gens se sont aperçus que si le prix à payer pour un produit ou un service local, en circuit court, est parfois un peu plus élevé, il y a des avantages : la qualité, la sécurité d'approvisionnement, l'impact sur le climat. Je pense aussi que des valeurs un peu perdues ont été redécouvertes : la proximité de la nature, la nécessité des contacts sociaux… C'est un peu sentimental de dire ça mais j'ai l'impression que beaucoup de gens ont retrouvé le goût des petites choses, la faculté d'apprécier les petits bonheurs. Mais cela ne doit pas cacher la réalité première : pour notre société, ce qui se passe est destructeur. Absolument horrible !

Contexte

Econopolis, une PME mondiale

Le succès du livre "Econoshock" – adapté en série télévisée ! – a poussé Geert Noels à créer sa propre entreprise en 2009. Onze ans plus tard, la société de gestion de patrimoine Econopolis emploie vingt-cinq experts en Belgique (Anvers), en Suisse et à Singapour. Toutes les tâches pratiques et administratives sont sous-traitées.

La société propose des conseils stratégiques et économiques aux entreprises, mais aussi aux institutions et pouvoirs publics.

Dans les dix principes qui guident Econopolis se trouve la "réputation" : sélection des partenaires et des investissements.

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