Indépendants et PME en quête d'argent frais

  • 899.000
    salariés étaient en chômage pour force majeure en mai
  • 351.000
    indépendants avaient demandé le droit passerelle
  • 8 %
    des entrepreneurs estiment la faillite "probable

Des dizaines de milliers d'entreprises saines sont menacées de disparition. Les aides ne suffisent pas. Il faut un accès au crédit.

Thierry Evens

Quelques chiffres suffisent pour prendre la mesure de la catastrophe qui menace notre économie et singulièrement notre tissu de PME. En mai, après déjà deux mois de confinement et alors que l'activité était censée avoir repris dans de nombreux secteurs, 899.000 salariés (28 % de l'emploi privé) étaient encore en chômage pour force majeure. 351.000 indépendants (47 %) avaient demandé le droit passerelle.

Environ 8 % des entrepreneurs estiment la faillite "probable" ou "très probable" avec des pointes à environ 20 % dans l'horeca, les secteurs des arts et des loisirs, ainsi que celui des transports. La prévision est de 180.000 emplois salariés perdus. Proportionnellement, les dégâts seront plus importants en Wallonie et à Bruxelles qu'en Flandre, et dans les petites entreprises que dans les grandes. Le chiffre d'affaires des petites structures, tombé à 40 % de la normale en début de crise, n'était remonté qu'à 60 % fin mai. La perte de revenus des grandes sociétés n'a pas dépassé 30 %.

Le problème des liquidités est brûlant. Plusieurs mesures ont été prises pour apporter de l'argent frais (droit passerelle, aides régionales…), reporter ou alléger des charges (chômage pour force majeure, facilités en matière d'impôts, de TVA, de cotisations sociales…) et faciliter les investissements et l'accès au crédit. Nous présentons dans ce dossier les mécanismes proposés pour obtenir de l'argent frais. Il va de soi que le conseil et le soutien de son comptable sont plus que jamais nécessaires pour poser les bons choix.

Prêts avec garantie régionale

Le cas de chaque PME est particulier mais les experts estiment qu'avec un apport en trésorerie de l'ordre de 20.000 euros, beaucoup d'entre elles pourraient, avec du temps et du courage, se remettre sur les rails. Les Régions wallonne et bruxelloise ont mobilisé leurs outils financiers, Sowalfin et finances.brussels, pour faciliter l'accès au crédit salvateur.

La Wallonie a mis en place le "prêt ricochet". Il passe par les banques. La Sowalfin garantit 75 % d'un crédit bancaire qui peut monter jusqu'à 30.000 euros, et rajoute la moitié de la somme via un prêt subordonné à 0 % d'intérêt. Il est donc possible d'obtenir au maximum 45.000 euros avec un risque pour la banque limité à 7.500 euros. C'est bien entendu de nature à faciliter la discussion et à garantir un taux d'intérêt raisonnable, qui plus est calculé sur les deux tiers de la somme totale.

La Région a annoncé qu'elle ne répondrait favorablement qu'aux 5.000 premières demandes. Cette limitation est contestable et contestée ! Pour l'instant, le problème ne se pose pas. Malgré son attractivité, il n'y a pas de ruée sur ce prêt ricochet. Les entrepreneurs en sont encore à faire leurs comptes.

Bruxelles propose le prêt Recover. Il est limité à 15.000 euros mais peut être demandé directement, sans passer par la banque, à Brusoc, la filiale de finances.brussels pour les microcrédits. C'est un prêt de trésorerie, pas d'investissement. Le remboursement s'effectue sur trois ans, à un taux d'intérêt de 1,75 %.

Pour l'obtenir, il faut fournir une caution personnelle en garantie, ne pas être en défaut de paiement et présenter certains chiffres qui prouvent que l'entreprise était saine à la fin 2019.

La Région bruxelloise a développé une offre particulière pour les gros établissements horeca (plus de cinquante personnes), mais aussi pour les fournisseurs, quelle que soit leur taille. Ils ont accès à un prêt subordonné à taux réduit (entre 2 et 3,6 %) avec facilités de remboursement. L'objectif est de leur permettre d'accorder eux-mêmes des délais de paiement à leurs clients professionnels horeca, afin d'éviter de les étouffer.

Enfin, les PME soutenues par un invest ont intérêt à se renseigner sur l'accompagnement et les reports de paiement que la plupart d'entre eux proposent.

Les prêts de proximité

Les Belges possèdent 281 milliards d'euros sur des comptes épargne, pratiquement sans rendement. La Wallonie et Bruxelles proposent des incitants aux particuliers qui prêtent de l'argent à un indépendant ou à une PME. Ce n'est pas sans risque mais pour aider un parent, un ami ou un voisin, beaucoup sont disposés à le prendre.

Le prêt coup de pouce existe en Wallonie depuis septembre 2016. De 50.000 euros maximum et de quelque 20.000 euros en moyenne, il a une durée fixe de quatre, six ou huit ans. Le taux d'intérêt doit se situer entre 0,9 et 1,75 %, ce qui est avantageux pour l'emprunteur. De son côté, le prêteur bénéficie d'un crédit d'impôt de 4 % pendant les quatre premières années et 2,5 % au-delà si le prêt est sur six ou huit ans. Le rendement de l'épargne est donc solide.

Le gouvernement wallon a rouvert le dossier en raison de la crise et envisage des améliorations. Le montant maximum du prêt pourrait augmenter. UCM suggère aussi une possibilité de remboursement par tranches et non plus, comme aujourd'hui, en une seule fois à l'échéance.

Bruxelles vient de mettre en place, en réponse à la crise, le prêt Proxi. C'est pratiquement un copier-coller du coup de pouce wallon. Deux différences : la durée est de cinq ou huit ans et la Région limite le risque en garantissant 30 % de la somme si l'emprunteur fait défaut. De plus, en 2020 et 2021, il sera possible de prêter au maximum non pas 50.000, mais 75.000 euros.

Facilités bancaires et garantie d'État

Le ministre des Finances, Alexander De Croo (Open VLD), a réfléchi avec l'organisation représentative des banques (Febelfin) aux moyens à mettre en œuvre pour la sortie de crise.
© Jean-Luc Flémal/Belpress.com

Les banques ont accepté, après concertation entre leur fédération (Febelfin) et le ministre des Finances Alexander De Croo (Open VLD), de participer aux efforts nécessaires pour surmonter la crise.

Tant les particuliers que les entreprises peuvent bénéficier d'un report de paiement de leur crédit hypothécaire ou de leur crédit d'entreprise. Cette possibilité de report, initialement prévue jusqu'au 31 octobre, a été prolongée jusqu'au 31 décembre 2020. Il faut introduire une demande.

Fin mai, les banques avaient accordé plus de 250.000 reports de paiement, dont environ 120.000 à des particuliers pour leurs crédits hypothécaires, pour une moyenne de 104.000 euros empruntés par dossier. On en était à 130.000 reports de crédits aux entreprises, pour des dossiers pesant en moyenne 160.000 euros.

La réglementation européenne interdit les aides d'État, mais la Belgique a dans son arsenal un dispositif pour aider une entreprise à surmonter une difficulté. Elle peut emprunter à sa banque un montant qui équivaut au maximum à trois mois de son chiffre d'affaires, avec une garantie publique allant de 70 % à 90 % de la somme. Le prêt doit être remboursé après douze mois.

Le mécanisme est élargi jusqu'au 31 décembre, avec une garantie à 80 % et une possibilité de reporter l'échéance à trente-six mois au lieu de douze. En pratique, cette garantie d'État est destinée aux entreprises d'une certaine taille. Il faut produire une analyse de risque et une prévision de trésorerie. L'exercice est complexe.

Mesures fiscales

Outre divers reports et facilités de paiement, le gouvernement a pris trois grandes décisions en matière fiscale pour répondre à la crise.

La première est l'imputation des pertes prévisibles de 2020 sur les bénéfices, connus mais encore à déclarer, de 2019. De cette manière, l'impôt dû pour l'année dernière diminue et une partie voire la totalité des versements anticipés effectués pour 2019 peut être remboursée. La demande devra être introduite via un formulaire spécial. Il faudra justifier le montant de la perte attendue, qui ne pourra plus être modifié.

Le tax shelter (avantage fiscal pour les citoyens, y compris les chefs d'entreprise, qui investissent dans une PME) sera étendu jusqu'à la fin de l'année à l'ensemble des sociétés impactées par la crise.

Enfin, la déduction majorée pour investissement (25 %), supprimée lors de la réforme de l'impôt des sociétés, sera rétablie pour la période allant du 12 mars au 31 décembre.

"Nous ne pouvons pas continuer comme avant"

Olivier Morel (CBC).

Olivier Morel, directeur général du département entreprises chez CBC, raconte la crise vue d'une banque et esquisse l'avenir. Il en appelle à l'innovation et à la responsabilité.

  • - Quels ont été vos rapports avec vos clients au début de la crise ?

    - Nous avons eu une vague de demandes de soutien. Nous avons dû modifier notre organisation pour y répondre et mettre en place des procédures automatisées adaptées aux mesures prises par le gouvernement. Ainsi, nous avons accordé 6.500 reports de remboursement sur les crédits d'investissement, pour la plupart en moins de deux jours. Uniquement le capital, pas sur les intérêts, c'est la règle fixée par le gouvernement. Par contre, nous avons eu encore peu de demandes de crédit complémentaire avec garantie publique. Il faut peut-être attendre que l'information passe ou que les entrepreneurs aient eu le temps de bien analyser leur situation financière. Nous n'avons pas non plus, heureusement, enregistré beaucoup de défauts de paiement. Mais c'est lié au gel partiel des remboursements. Il est trop tôt pour y avoir un signe vraiment rassurant.

  • - Pouvez-vous aider vos clients au-delà des missions normales d'une banque ?

    - Nous considérons que durant cette période exceptionnelle, CBC Banque doit plus que jamais servir, informer et conseiller. Par servir, j'entends assurer la continuité des services, malgré les restrictions sanitaires. Nos équipes sont restées joignables par téléphone ou par mail pour réaliser l'ensemble des opérations, y compris pour nos clients qui n'étaient pas digitalisés. Nos agences ont rouvert sur rendez-vous dès que possible. Pour informer, nous avons mis à jour en permanence notre site internet en répondant aux questions les plus fréquentes. Nous avons organisé des séances d'information en ligne pour les entrepreneurs, dont un Facebook live avec UCM. Enfin, certains de nos clients professionnels dont l'activité n'était pas totalement arrêtée se sont réorganisés et ont changé leur manière de fonctionner. Nous les avons accompagnés, notamment pour la mise en place de moyens de paiement sécurisé.

  • - Dans vos missions de financement, pouvez-vous apporter un "plus" ?

    - Je vous ai parlé des reports de remboursement de crédit accordés en deux jours. Nous sommes prêts pour les demandes de crédits supplémentaires avec garantie de l'État. Nos clients peuvent aussi bénéficier du prêt ricochet de la Région wallonne, d'un maximum de 45.000 euros, avec garantie partielle qui permet un taux d'intérêt réduit. Au-delà, nous pensons comme beaucoup d'experts que ce moment difficile est propice à une réflexion sur son business model. Avant la crise, nous avions travaillé avec la School of management de l'UCLouvain sur un schéma permettant à nos clients de se poser les bonnes questions quant à la viabilité de leur entreprise. La crise donne un coup de fouet à l'innovation. Nous voulons accompagner nos clients dans ces réflexions.

  • - Le politique a-t-il apporté un soutien suffisant aux entrepreneurs ?

    - Le fédéral et les Régions ont pris des mesures efficaces, mais il faut que tout le monde joue le jeu. Les banques bien sûr, mais aussi les actionnaires, les fournisseurs et les clients. C'est l'ensemble de l'écosystème qui doit être acteur de la relance de l'économie.

  • - Comment réduire au minimum le nombre de faillites ?

    - Nous avons besoin d'un plan de relance ambitieux, bien entendu. Je pense que les entreprises elles-mêmes doivent tirer les enseignements de la crise. Beaucoup ne pourront pas "continuer comme avant". Il faut une réflexion stratégique pour se concentrer sur son core business et ses activités à meilleures marges : privilégier la rentabilité. Le confinement a aussi changé les habitudes et dopé l'utilisation des outils numériques et les contacts virtuels. Il est devenu indispensable de proposer le bon service aux clients par une utilisation intelligente des données. Enfin, les limites du modèle "just in time" ont été atteintes avec l'arrêt de production de certaines usines éloignées. C'est peut-être l'occasion de privilégier la relation de proximité avec ses fournisseurs (physique et relationnelle). J'ajoute une chose, délicate : certaines sociétés sont entrées dans la crise fragiles après des distributions de dividendes généreuses ces dernières années. Cette crise rappelle aux dirigeants d'entreprise leur devoir d'une approche responsable et durable de la gestion de leur société.

    © Richard Villalon/Belpress.com

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