Didier Gosuin

Ministre bruxellois de l'Économie, de l'Emploi, de la Formation professionnelle et de la Santé
15/05/18

Régent en français, histoire et morale, licencié en sciences du travail et relations industrielles, Didier Gosuin (65 ans) s'est lancé comme entrepreneur, dans la comptabilité, la fiscalité et le commerce du chocolat !

Dès 1977, à 25 ans, il est devenu échevin à Auderghem. Cela a été le début d'une longue carrière politique sous les couleurs du FDF. En 1989, il a fait partie du premier gouvernement de la Région bruxelloise. Il s'est occupé en particulier de l'environnement jusqu'en 2004. Après dix ans dans l'opposition, il est redevenu ministre en 2014. Il est bourgmestre d'Auderghem depuis 1995.

Bruxelles va MIEUX
et ce n'est qu'un DÉBUT !

Pragmatique et optimiste : ce sont les deux adjectifs qui qualifient le mieux Didier Gosuin. Il pointe les progrès d'une Région à l'économie innovante, où l'emploi est en croissance. Fier de son bilan, il aimerait poursuivre son travail.

Thierry Evens

Les cassures sociales et les tensions nuisent aux entreprises et à la démocratie.
  • - Cela fait deux ans et demi que le FDF est devenu Défi. Votre bilan est positif ?

    - Oui. Ce n'était pas un coup marketing. C'était un changement en profondeur, longuement mûri. Nous avons dû repenser notre positionnement politique quand nous nous sommes distanciés du MR, suite à l'adoption de la sixième réforme de l'État. Pour nous, elle va dans le sens du confédéralisme et du séparatisme. Ce n'est pas ce que nous voulons.

  • - Vous vous êtes placés plus au centre ?

    - Nous avons besoin de partis qui font des synthèses, pas des ruptures. Le bloc de gauche et le bloc de droite opposent les catégories de gens les unes aux autres. Avec ça, on n'arrive à rien. Le libéralisme social conjugue l'aspiration à la liberté et à l'émancipation personnelle avec la solidarité et la cohésion sociale. Nous ne voulons pas du modèle anglo-saxon, avec toutes ses fractures sociales et ses poches de pauvreté.

  • - Vous êtes et de gauche, et de droite ; ou ni de gauche, ni de droite ?

    - Nous ne sommes pas "ni-ni". Nous sommes convaincus que la société a besoin de progrès économique, donc d'entrepreneurs et d'investisseurs. Mais cela ne peut pas entraîner la disparition de la classe moyenne, aujourd'hui aspirée vers le haut ou vers le bas. Les cassures sociales et les tensions nuisent aux entreprises et fragilisent la démocratie.

  • - Est-ce que le parti ne devait pas changer aussi parce que le communautaire fait moins recette ?

    - Il a changé de visage. Avant, les revendications étaient linguistiques et culturelles. Aujourd'hui, le moteur des revendications régionalistes, en Belgique mais aussi en Italie ou en Espagne, c'est l'économie. C'est l'égoïsme, le refus de la solidarité.

  • - Les riches veulent rester entre eux ?

    - Tout à fait et cela met à mal ce que l'Europe essaie de construire. Si, dans les nations les plus aisées, les solidarités nationales explosent, alors la solidarité européenne explosera. Nous reviendrons cent ans en arrière et c'est très dangereux. Pour nos enfants et petits-enfants, nous devons avancer dans l'intégration, dans l'émergence d'un bien-être commun. Les déséquilibres créent les conflits et les guerres.

  • - Le parti joue son avenir sur la réussite de l'implantation en Wallonie ?

    - Bien entendu. Nous portons un message clair aux Wallons, contre la tentation du repli sur soi. Scinder l'enseignement, la recherche, la culture..., c'est une ineptie. Nos universités et écoles supérieures ne sont pas au top mondial parce qu'elles n'ont pas une masse critique. Racrapotez-les et vous perdrez encore en efficacité, en renommée.

  • - Quand le président du CDH, Benoît Lutgen, a débranché la prise des gouvernements régionaux, la majorité a changé en Wallonie. Pas à Bruxelles parce que Défi ne l'a pas voulu. Rester avec le PS, c'était le bon choix ?

    - Les contrats sont faits pour être respectés. Nous nous sommes engagés avec le PS, mais aussi avec l'Open VLD, le S.PA et le CDH. Le respect de la parole donnée est la base de la stabilité politique. Quant au Parti socialiste, cela fait des dizaines d'années qu'on sait qu'il a des pratiques peu conformes à l'éthique. Le découvrir subitement, après des années d'alliance avec le PS, est étonnant. En réalité, Benoît Lutgen a voulu se refaire une virginité. C'est un coup politique et nous n'avons pas à y participer, même si nous sommes très critiques quant aux pratiques du PS, comme des autres partis traditionnels.

  • - Défi et Écolo sont les seuls partis sans casseroles ?

    - En tout cas, nous, nous n'en avons pas. D'abord parce que nous nous imposons des règles éthiques strictes. Mais aussi parce que nous n'avons aucun lien avec des groupements d'intérêt. Nous sommes à l'abri des fréquentations douteuses et des tentations de corruption.

 

Les Bruxellois n'ont pas choisi leur modèle

  • - Est-ce qu'il faut changer les institutions bruxelloises pour plus d'efficacité ?

    - Les Bruxellois n'ont pas choisi leur modèle politique. C'est le résultat d'un compromis qui n'est pas idéal, mais qui garantit un équilibre. C'est pourquoi nous ne voulons pas de septième réforme de l'État, qui coûterait cher en énergie et en moyens budgétaires, et qui nous amènerait plus loin dans le séparatisme, vu l'état d'esprit en Flandre. Nous devons "faire avec", comme on dit.

  • - Est-ce possible ? La politique de mobilité est clairement un échec...

    - C'est possible ! Je l'ai fait pour la formation ; nous travaillons avec le VDAB flamand. Quant à la mobilité, le problème dépasse Bruxelles. Dans un pays normal, le fédéral et les Régions se mettraient à table avec la direction de la SNCB et des trois sociétés d'autobus pour faire avancer des solutions, à commencer par le RER.

  • - La sécurité pose problème aussi...

    - Parce qu'il n'y a pas de coordination non plus ! La police fédérale ne travaille pas avec les polices locales. Comme bourgmestre, je n'ai pas accès aux images de sécurité prises dans les gares ou dans le métro. C'est incroyable ! Puis il y a, comme dans toute capitale, un afflux de migrants et le fédéral a décidé, volontairement, de ne pas s'occuper de la question. Les gens qui errent dans les rues sans statut légal, quand ils sont arrêtés par des policiers locaux, sont relâchés dans l'heure pour la plupart, avec un ordre de quitter le territoire dont ils ne tiennent évidemment aucun compte.

L'éclaircie de l'emploi

Il est inacceptable que 25 % des jeunes sortent de l'école sans qualification.
  • - Comme ministre de l'Emploi, vous pouvez faire état de bons chiffres...

    - Depuis mon entrée en fonction, le chômage a diminué de 30.000 unités, dont 4.500 chez les jeunes. C'est le résultat de trois facteurs. D'abord, la croissance est revenue en Europe, même si elle est plutôt faible dans notre pays. Ensuite, le gouvernement fédéral a pris des mesures favorables à l'embauche...

  • - Vous ne le contestez pas ?

    - Mais non ! La baisse des charges est une bonne chose, même si nous l'aurions orientée de façon un peu différente. Je ne suis pas le genre d'homme à dire que tout ce qui est fait à Bruxelles est merveilleux et tout ce qui fait au fédéral est mauvais.

  • - Le troisième facteur est régional ?

    - Oui. La croissance et la baisse des charges bénéficient aux trois Régions. Nous avons une diminution équivalente du taux de chômage. Mais – il y a un mais – Bruxelles connaît une croissance de sa population active, 8 % en cinq ans, 3 % l'an dernier. Ce n'est pas le cas en Flandre et en Wallonie. La croissance de notre taux d'emploi doit être deux fois supérieure vu l'arrivée de nombreux jeunes. Quand je suis arrivé, 48 % des emplois de la Région étaient occupés par des Bruxellois et 34.000 travaillaient en Flandre ou en Wallonie. Aujourd'hui, les chiffres sont de 52 % et de 77.000 navetteurs sortants. Pour y arriver, nous mettons l'accent sur la formation : nous avons créé la Cité des métiers, multiplié par trois ou par quatre les stages en entreprises, les validations de compétences...

  • - L'apprentissage des langues ?

    - J'ai dégagé un budget annuel de 5,3 millions d'euros et nous avons un accord avec le VDAB qui accompagne vers l'emploi, en néerlandais, des centaines de personnes. Nous travaillons à une Cité des langues pour encourager également la maîtrise de l'anglais. La formation doit hélas réparer les failles de l'enseignement. Près de 25 % des jeunes sortent de l'obligation scolaire sans diplôme et sans qualification : c'est inacceptable !

  • - La création d'emplois indépendants se porte bien à Bruxelles, mais les échecs sont nombreux...

    - C'est vrai. Nous avons dix starters pour mille habitants contre huit en Flandre et sept en Wallonie. Nous devons encourager le mouvement et favoriser la réussite. C'est pourquoi nous avons rationnalisé les administrations et les outils économiques. Nous insistons énormément sur l'accompagnement, avant et après le lancement de l'activité. Il y a des gens qui ont des idées terribles, mais qui rêvent en technicolor. Il faut les informer des difficultés, les conforter, les préparer et les suivre pendant au moins six mois.

  • - Vous soutenez l'économie circulaire parce que c'est le modèle de demain ?

    - Tout à fait. Le plan Next Step vient d'être copié en Flandre et a reçu deux awards européens. Pour l'instant, c'est encore une niche de quelque 200 entreprises. Mais c'est l'avenir. Je veux d'ailleurs faire de Bruxelles un foyer d'innovation. Nous avons la chance d'avoir une économie urbaine, favorable à la haute technologie et aux start-up. Nous en avons un nombre record dans différents secteurs et nous les soutenons...

  • - Certaines start-up quittent la Région pour aller en Flandre ou en Wallonie...

    - Mais c'est normal ! Quand elles grandissent, elles peuvent avoir besoin d'espace et ne plus être à l'aise dans un contexte urbain. C'est ça, l'interdépendance entre les Régions. Ce qu'il faut regarder, c'est le solde net et il est très positif à Bruxelles.

  • - Pour soutenir les starters innovants, ne faudrait-il pas un système comme le prêt coup de pouce, afin de favoriser l'investissement de proximité ?

    - Nous avons réorganisé la SRIB, l'outil public de financement. Nous venons de nous affilier à Euroquity, la plateforme de financement des PME. Nous avons créé des fonds pour l'économie circulaire, la technologie numérique, les arts créatifs, etc. Faut-il encore d'autres outils ? Sans doute. Mais je constate aujourd'hui un vrai dynamisme économique à Bruxelles, qui profite à l'ensemble du pays.

CONTEXTE

Défi

La troisième vie du parti : à la conquête de la Wallonie

Didier Gosuin s'est affilié au FDF pur jus, créé pour la défense des francophones de Bruxelles et de la périphérie. Il a vécu l'alliance avec les libéraux en 1991. Il a même été, en 2009, chef de groupe MR au parlement bruxellois.

En 2011, le FDF et le MR ont divorcé. Le 13 novembre 2015, Défi a été porté sur les fonts baptismaux. Le parti a repris le flambeau du libéralisme social, prône la bonne gestion et la probité et, fort de ses valeurs, se donne l'ambition de s'implanter en Wallonie.

À Bruxelles, Défi est incontournable avec quatre bourgmestres, neuf participations à des majorités communales (sur dix-neuf) et douze députés (sur septante-deux).

Les gens sont plus importants que les briques

  • - Vous serez candidat bourgmestre en octobre à Auderghem ?

    - Oui, avec comme mission de mettre en place une équipe de jeunes capables de gérer la commune. C'est un apprentissage indispensable pour commencer en politique.

  • - Vous voulez passer la main ?

    - Je ne le ferai que dans de bonnes conditions. J'exerce des responsabilités à Auderghem depuis 42 ans et la commune est au top de la bonne gestion. Les finances sont saines, les impôts au plus bas, les investissements élevés. Notre population rajeunit parce que nous avons ouvert des crèches et des écoles. Je ne laisserai pas galvauder cet héritage dans des jeux électoraux sans lien avec l'intérêt des citoyens.

  • - Et en mai 2019, vous serez aussi candidat ?

    - Je suis l'homme politique qui a le plus d'expérience à Bruxelles et je ne m'estime pas cacochyme. Je me sens en capacité de relever encore de nombreux défis et de poursuivre le travail entamé. Nous avons construit une stratégie pour l'économie et l'emploi, avec les partenaires sociaux, dans un esprit de synthèse et non d'autorité. Pour cela, il a fallu sortir du poto-poto bruxellois, briser les baronnies des administrations et des institutions. Je suis allé très loin dans la transversalité, le décloisonnement des politiques, mais le travail n'est pas fini. Il y a encore du boulot !

  • - Vous êtes entré au gouvernement bruxellois en 1989. C'était un autre monde ?

    - C'était enthousiasmant. C'était le premier gouvernement régional : tout était à construire. Comme responsable de l'environnement, je suis parti d'une page blanche. J'ai imposé les collectes sélectives, fixé les normes pour l'eau, l'air, le bruit... Quand je me suis retrouvé député de l'opposition en 2004, j'ai réfléchi à l'action menée pendant quinze ans. Et je me suis rendu compte d'une faiblesse : nous avions axé toutes nos politiques sur les briques, les places, les parcs, le patrimoine, les transports en commun... Tout cela est très important mais il faut faire beaucoup plus. La politique doit aussi être axée sur les personnes, leurs motivations, leurs capacités, leur émancipation. La gestion de la santé est un exemple magnifique : nous devons améliorer la première ligne, l'ambulatoire, le maintien à domicile.

  • - Les hommes et les femmes les plus anciens en politique sont parfois dégoûtés par la violence et le dénigrement des réseaux sociaux. Pas vous ?

    - C'est vrai qu'il y a beaucoup de crétins sur les réseaux sociaux et que les médias sont souvent négatifs et jouent le jeu des petites phrases assassines. Mais céder à l'amertume, c'est confortable. Je ne suis pas découragé. Il y aura à un moment donné une stabilisation, une éducation, un frein à l'agressivité et à l'immédiateté exagérée. Le balancier va revenir. Je reste un optimiste.

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