Laurent de Briey

Professeur de philosophie, responsable du processus de refondation du CDH
13/01/20

À 44 ans, Laurent de Briey est un brillant académicien. Il est diplômé en droit et en philosophie de l'Université de Louvain et il a décroché, pour la route, un master en économie. Il enseigne à l'UNamur, s'est exilé un an (en 2012) à Montréal et a publié de nombreux ouvrages et articles philosophiques. Il a rédigé en 2009 un "Essai sur l'humanisme démocratique" et en 2013 un article dans la Revue Tocqueville sur "le multiculturalisme libéral vs l'interculturalisme républicain".
Il s'est engagé sur le terrain comme chef de cabinet de Marie-Martine Schyns, ministre de l'Enseignement d'avril 2016 à septembre 2019. Le président du CDH, Maxime Prévot, l'a choisi comme pilote pour redéfinir le parti centriste.

Le CDH ne sera plus le même demain

Dialogue, relations, solutions, ouverture : voilà les maîtres-mots utilisés par Laurent de Briey pour définir une action politique efficace, qui redonne confiance dans l'avenir. Penseur de l'humanisme et responsable du processus de refondation du parti CDH, il s'exprime avec franchise.

Thierry Evens

Gérer l'État ne suffit pas. Il faut une vision.
  • - Après l'évolution du Parti social-chrétien (PSC) en Centre démocrate humaniste (CDH) en 2002, vous voilà à nouveau engagé dans une refonte du parti…

    - C'est différent. En 2002, j'ai envoyé quelques bouteilles à la mer et j'ai eu alors des contacts avec Joëlle Milquet. J'étais moins impliqué. Je n'ai rejoint le CDH que fin 2007.

  • - Chacun peut se dire démocrate et humaniste. Pour vous, c'est une authentique idéologie ?

    - Oui. J'ai écrit un livre en 2009 pour expliquer en détail la spécificité de l'humanisme démocratique par rapport au libéralisme, au socialisme et à l'écologie. C'est une doctrine politique spécifique.

  • - Dans la lignée du personnalisme du philosophe Emmanuel Mounier ?

    - Il y a des points communs mais la dimension religieuse a complètement disparu. Ce qui reste, c'est la conviction que nous sommes davantage que des individus et que bâtir une société, c'est autre chose que mettre des briques les unes à côté des autres pour ériger un mur. Nous sommes des êtres de relation et c'est dans notre relation avec les autres que nous nous réalisons. La plupart des cultures ont cette vision de l'homme. À l'échelle de l'Histoire et de la planète, l'humanisme est beaucoup plus répandu que l'individualisme.

  • - Ce n'est pas évident !

    - C'est vrai, parce que nos sociétés occidentales du XXIe siècle sont construites sur le postulat libéral que le rôle de l'État se limite à assurer la coexistence des individus et n'a pas à favoriser la relation. C'est la réalité dominante, ici et maintenant, mais c'est une idée récente.

  • - À laquelle même les socialistes semblent adhérer…

    - Au départ, le socialisme est l'exact inverse du libéralisme : le collectif détermine tout. Il a évolué sous l'impulsion de gens comme Tony Blair, Gerhard Schröder ou chez nous Frank Vandenbroucke. Ce sont des libéraux de gauche. Comme Paul Magnette je pense. Cela explique la résurgence de nouveaux partis collectivistes comme le PTB.

    Un centre mou s'effrite

     

  • - En Europe, les déçus du socialisme et du libéralisme se tournent vers les populistes. Comment l'expliquez-vous ?

    - Le modèle d'une société de consommation de masse, qui fonctionnait depuis la Seconde Guerre mondiale, est usé. Notre société doit affronter des mutations profondes. L'économie est face au défi du réchauffement climatique. La solidarité sociale est face au défi du vieillissement démographique. Les gens ont peur de l'avenir et les populistes ont beau jeu de désigner des boucs émissaires : les migrants, les francophones ou les élites. C'est plus simple d'inventer un coupable que de trouver des solutions. L'action politique doit renouer avec sa raison d'être et redonner confiance dans l'avenir. Il faut proposer un modèle différent de celui du "progrès" qui règne depuis soixante ans. Il faut définir un nouveau consensus social qui ne joue pas les uns contre les autres.

  • - Le centre n'est pas mou par définition ?

    - Certainement pas ! C'est quand il est mou qu'il s'effrite. Pour moi, le clivage le plus important dans les cinq ans à venir sera entre les partis qui veulent rassembler et ceux qui veulent opposer. Nous qui voulons le bien commun, qui voulons permettre à chacun d'espérer vivre mieux, dans ce clivage, nous ne sommes pas du tout au centre !

  • - Pensez-vous que les gens qui se tournent vers les populistes soient conscients des risques ?

    - Il y a une perte de mémoire. Les extrémistes ne font plus peur comme au lendemain de la guerre et certains peuvent se dire que leur sort ne pourrait pas être pire que maintenant. C'est un manque d'imagination. Ceux qui refusent tout changement au système des pensions croient sans doute que, d'une façon ou d'une autre, elles seront toujours payées. Ce n'est pas si évident que cela…

  • - Vous dites qu'il faut vivre mieux plutôt que toujours plus…

    - Tout à fait.

  • - Est-ce compatible avec la mondialisation et l'Union européenne ? Ce sont des structures qui poussent au toujours plus…

    - Les choses changent. Les États-Unis et la Chine ne sont plus du tout dans la logique d'un commerce mondial totalement libéralisé. Ursula Von der Leyen, la nouvelle présidente de la Commission européenne, veut rendre à l'Union un projet mobilisateur qui justifie son existence : la lutte contre le réchauffement climatique. Elle parle d'une taxe CO2 aux frontières de l'Europe et derrière, de normes environnementales, sociales et humaines. C'est peut-être un basculement vers une économie du mieux. Il y a en tout cas une fenêtre d'opportunité et c'est très intéressant pour les PME.

  • - Le protectionnisme n'est plus un gros mot ?

    - Ce n'est pas un bon mot. Nous avons besoin d'écluses sociales, humaines et environnementales, qui éliminent tous les dumpings et mettent les entreprises au même niveau de concurrence. Placer sur le même pied, ce n'est pas protéger. C'est permettre à la concurrence de jouer à plein et ainsi aux plus efficaces et aux plus créatifs de réussir.

  • - Vous préférez l'interculturalisme au multiculturalisme. Qu'est-ce que ça veut dire ?

    - J'en reviens à l'image des briques dans le mur. Le multiculturalisme, c'est assurer la coexistence des différentes communautés. Elles ne se tapent pas dessus mais elles sont enfermées dans leurs espaces, les unes à côté des autres. L'interculturalisme, c'est organiser un dialogue où chacun s'enrichit dans le respect des spécificités. L'alimentation est un bel exemple pour démontrer que la diversité peut enrichir notre quotidien. Dans le dialogue, il peut y avoir des désaccords, surmontables par la bienveillance. Ne vivons pas les uns à côté des autres mais les uns avec les autres.

  • - Le CDH a parfois été accusé de communautarisme…

    - … par ceux qui n'ont pas compris notre position parce qu'ils prônent l'enfermement sur soi. Nous sommes pour le respect. L'ouverture entraîne l'ouverture et c'est ainsi que les différentes communautés peuvent définir un socle de valeurs communes.

    Les raisons d'un échec

  • - L'électorat du CDH a continué à s'éroder depuis 2002. Comment expliquez-vous que l'humanisme démocratique ne séduise pas ?

    - Le processus de refondation devra répondre à cette question. Est-ce que le projet est dépassé ? Est-ce qu'il ne correspond pas aux attentes ? Est-ce qu'il n'a pas été incarné assez fortement ? Vous devez aussi tenir compte d'un fait important : pendant quinze ans, nous avons participé au pouvoir sans être le parti dominant. Nos ministres, qui sont généralement très bien cotés par la presse, ont pu engranger beaucoup de résultats par rapport à notre poids électoral. Mais la communication est difficile : nous avons perdu en lisibilité. C'est pour ça que Maxime (Prévot, président du parti, NDLR) a fait le choix de l'opposition pour la durée de la refondation.

  • - Est-ce que l'idéologie humaniste pourrait être remise en cause ?

    - Tout est possible. En 2002, Joëlle Milquet avait proposé un projet au parti, qui l'a suivie. C'était du "top-down". Cette fois, nous mettons en place un processus participatif ouvert aux militants et aux non-militants, des lieux de rencontre où chacun sera sur un pied d'égalité. Bien sûr, le parti animera, posera des questions et élaborera des synthèses. Il suivra les lignes données par des humanistes qui ne se renient pas et d'autres personnes. Si vous évoluez par le dialogue, vous ne vous reniez pas, vous vous enrichissez. En réalité, si le processus marche – et il va marcher ! –, le CDH ne sera plus le même demain. Il se met au service de la création d'un nouveau mouvement politique.

  • - Reprendre la référence chrétienne est une option ?

    - Non. Je ne vois personne au sein du parti qui pense qu'un retour vers le PSC serait l'avenir. Il s'agirait d'un positionnement de niche.

  • - Par rapport à l'ancien PSC, est-ce que le CDH ne manque pas de quelques grandes personnalités ?

    - Nous avons eu une génération Milquet. La refondation doit permettre à de nouveaux talents d'émerger ou de s'affirmer. Maxime est encore neuf. Il est connu comme bourgmestre de Namur mais ce n'est pas encore une personnalité de premier plan au fédéral.

    La mobilité, crash test de la politique

  • - Vous avez été chef de cabinet. L'exercice concret de la politique n'est pas décevant ?

    - J'ai adoré ça ! C'était une expérience absolument fabuleuse. Avec Marie-Martine Schyns, pour mettre en place le Pacte d'excellence dans l'enseignement, nous avons fait de la politique autrement. La preuve, c'est que cette réforme marquée CDH est aujourd'hui endossée par deux partis qui étaient dans l'opposition. Nous avons pu instaurer un dialogue entre les acteurs dans le monde le plus divisé et clivé qui soit. Nous avons dégagé une feuille de route à dix ans pour sortir de l'immobilisme. Le monde de l'entreprise aussi a soutenu cette réforme. Nous avons construit quelque chose en utilisant une méthode dont il faudrait s'inspirer pour résoudre d'autres grands problèmes.

  • - C'est pour promouvoir cette méthode que vous avez été à l'origine de e-change ?

    - En effet. Nous avons réuni des personnes de différents partis et de divers horizons pour défendre l'idée qu'il est indispensable de dépasser les clivages. Il faut de l'huile dans les rouages pour rendre confiance dans l'avenir. Maxime a fixé un objectif au parti : revenir à 20 % en l'espace de deux scrutins. Si ça marche, nous aurons encore besoin de partenaires pour mettre en place des solutions structurantes.

  • - Dans tous vos engagements, vous cherchez à revitaliser la démocratie. Que pensez-vous du tirage au sort ?

    - C'est une manière de créer de l'expertise citoyenne, en complément aux experts académiques. C'est intéressant, à condition de ne pas donner au panel un pouvoir de décision. Quelqu'un de représentatif doit incarner la décision, quelqu'un qu'on peut contester et contre qui on peut manifester.

  • - Le CDH et Défi sont considérés comme centristes. Quelle est la différence ?

    - Défi se positionne extrêmement fort sur l'ancien clivage chrétiens-laïcs, qui pour nous n'est plus significatif. Sur le plan socio-économique, nous avons des points communs, mais ils sont terriblement XIXe siècle. Ça me surprend d'ailleurs.

  • - Il n'y a pas un centre des villes et un centre des champs ?

    - Non. Ils sont davantage bruxellois vu leur passé FDF de défense des francophones et de la périphérie. Ils ne s'imposent pas dans les villes wallonnes.

  • - Un rapprochement avec Défi est exclu ?

    - Je ne sais pas comment Défi va évoluer. Le paysage politique belge n'est naturellement pas immuable, mais ce n'est pas du tout la question actuelle de notre refondation.

L'intérêt du CDH, c'est l'opposition…
  • - Cette refondation sera plus simple à mener si le CDH est dans l'opposition partout ?

    - Oui, bien sûr. L'intérêt du parti est de reconnaître sa défaite électorale et de retrouver sa vitalité à l'extérieur des gouvernements. Maintenant, l'intérêt du parti ne peut pas aller jusqu'à prolonger la crise fédérale. Si la seule solution passe par une participation du CDH au pouvoir, je pense que nous ne pourrons pas faire ce que nous reprochons aux autres : jouer un petit jeu partisan à la con. Bref, notre intérêt, c'est l'opposition ; il peut y avoir un enjeu plus important.

  • - Face aux populismes, il faut rassembler les partis capables de considérer leurs concurrents aussi comme des partenaires ?

    - Je le pense. Il faut surtout montrer que l'action politique peut être efficace pour retrouver la confiance. Pour moi, la mobilité sera le crash test. C'est un domaine dans lequel on n'a pas besoin de l'Europe. De manière collaborative, notamment avec le monde des entreprises, nous pouvons définir une vision transversale à dix ans, qui améliore la situation de façon visible avant la fin de la législature. Ça, c'est de nature à rendre confiance.

  • - Il faudra des accords interrégionaux : ce n'est pas gagné…

    - Cela ne nécessite "QUE" des accords interrégionaux. Sorry, mais si le monde politique n'est pas foutu de se mettre d'accord pour résoudre un problème comme celui-là, il ne faut pas s'étonner que les populistes gagnent. Les partis qui ont l'ambition de réaliser des choses utiles à la société devraient se rendre compte que c'est dans leur intérêt. Ils se battent entre eux pour avoir la plus grosse part du gâteau sans voir que ce gâteau rétrécit et qu'ils vont se faire dégager s'ils n'apportent plus rien.

  • - Il y a urgence ?

    - Ça, c'est très très clair ! La manière de faire de la politique doit changer. Il faut se fixer des objectifs et se donner les moyens de les obtenir.

  • - Il faut gérer l'État comme une entreprise ?

    - Oui, mais pas comme une multinationale qu'il suffit de faire tourner ; plutôt comme une PME, dans un esprit start-up de développement. Les citoyens attendent davantage que le maintien de la croissance et de la compétitivité. Ils ont besoin de voir un travail concret et planifié qui améliore leur vie. Ils ont besoin d'une vision qui leur rende confiance dans l'avenir.

Contexte

Refondation du parti

Le CDH, base d'un nouveau mouvement politique

En 2004, le nouveau CDH a récolté 15 % des voix aux élections européennes. Il est tombé à 13, puis à 11, puis à 9 % en mai dernier. Président du parti depuis janvier 2019, Maxime Prévot a sonné le tocsin : "Retirons-nous dans l'opposition et réinventons notre parti." Le coup d'envoi du processus de refondation a été donné le 11 janvier. UCM Magazine a rencontré le pilote, Laurent de Briey, juste avant le début des travaux.

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