C'est l'effervescence dans les paiements mobiles

Cartes sans contact, smartphones avec code QR, technologie NFC, biométrie... En matière de paiements en magasin, une flopée de nouveautés émerge. Une révolution... non sans confusion !

Jean-Christophe de Wasseige

Jusqu'il y a peu, en matière de paiements en magasin, les choses étaient relativement claires : les Belges étaient de grands fanatiques de la carte de débit. Rien d'étonnant à cela. Cela tient à l'existence du système Bancontact, né en 1979 -déjà- et qui fut pionnier en matière de digitalisation. Couplée à un code PIN et à un terminal, cette carte de débit est le moyen de paiement préféré pour 64 % des consommateurs selon une enquête iVox menée pour Bancontact. Contre 13 % au cash et le solde aux autres méthodes. L'an dernier, la firme a géré 1,38 milliard de transactions électroniques dans les magasins physiques. C'est dire.

Cette prépondérance a des avantages et des inconvénients. Côté "plus", on cite généralement une facilité pour les clients ; une sécurité pour les commerçants (qui n'ont plus à déposer une partie de leurs recettes chaque soir à la banque) ; une rapidité des opérations aux caisses ; une interopérabilité avec les distributeurs de billets ; ou encore une sûreté informatique reconnue.
Les inconvénients, eux, sont surtout supportés par les magasins, qui doivent se doter d'un terminal et payer une kyrielle de frais. Dans le cas des commerces à faibles marges, ces frais peuvent devenir problématiques (lire par ailleurs). Et ce, même si Worldline, le principal fournisseur de terminaux du pays, a annoncé en juin 2016 une baisse des tarifs pour les transactions en dessous de 5 euros. Ou même si le n° 2, CCV, ne facture plus d'abonnement aux commerçants depuis octobre 2017.

Cependant, tout cet environnement est sérieusement secoué aujourd'hui. C'est que la révolution digitale  est en route avec le paiement mobile. Plusieurs initiatives ont déjà fleuri ces dernières années. La plupart... sans succès ! Qui se souvient encore de Pingping ou de m-Banxafe, qui fonctionnaient via SMS ? Personne. Idem pour Sixdots, lancé en décembre 2014 et qui se rêvait en petit portefeuille pour smartphone.

Ces formules ont été vite remplacées par une nouvelle génération de technologies. Comme la carte sans contact, le paiement par smartphone avec code QR ou le paiement par smartphone avec technologie NFC (lire par ailleurs). D'autres encore se profilent à l'horizon. Ainsi, la biométrie promet de remplacer le code PIN par un scan du doigt, de l'iris ou du visage. Des procédés sont en test en Europe. Mastercard est même allé plus loin. À la fin 2016, il a lancé dans douze pays, dont la Belgique, l'Identity Check Mobile : une application de paiement avec reconnaissance faciale ou empreinte digitale.

Bref, les offres se multiplient. Chacun s'y met : banques, gérants de cartes de crédit, fournisseurs de schémas de paiement, fabricants de terminaux, géants du net (Android Pay, Apple Pay...) et même fabricants de smartphones (Samsung Pay)... "On peut parler de véritable foisonnement technologique, confirme Nicolas van Zeebroeck, professeur d'économie et de stratégie numérique à la Solvay Brussels School. Cela crée d'ailleurs une grande confusion parmi les consommateurs et les commerçants. Ils ne savent plus qui est qui. Ni à qui accorder leur confiance. Cette confusion va encore perdurer durant trois à cinq ans. Le marché va se morceler. Ensuite, un ou deux moyens de paiement vont finir par émerger. Une phase de concentration s'ouvrira alors."

Carte vs smartphone

Sur ce champ de bataille, la carte bancaire et le téléphone mobile avec application de paiement vont vraisemblablement s'affronter. En effet, ce sont deux objets permettant de faire la même chose. L'un des deux pourrait donc passer à la trappe. Le smartphone a un atout : il est quasiment devenu un assistant personnel, qui sait tout faire (il a déjà cannibalisé les lecteurs MP3 et les appareils photo). Mais la carte n'a pas dit son dernier mot. Dans la pratique, un consommateur va aussi vite pour régler ses achats d'un certain montant par carte que par smartphone... Chez Bancontact, la stratégie est d'être actif dans les différentes technologies. En témoigne le rapprochement tout récent entre son application mobile et celle de son concurrent Payconiq, ce dernier ayant un certain succès parmi les "petits" commerces. C'est la preuve que l'entreprise ne veut rien rater. C'est aussi la preuve que personne ne peut prédire de quoi l'avenir sera fait.

En tout cas, en Belgique, le paiement par mobile a du mal à décoller, même avec les dernières technologies. "Nous accusons effectivement un retard, diagnostique Nicolas van Zeebroeck. Les Pays-Bas, la Pologne ou les pays baltes sont, par exemple, bien plus avancés que nous. Cela s'explique par le fait que les Belges sont habitués à leur carte de débit et à leur code PIN. Pour eux, ce système a fait ses preuves. Beaucoup estiment faible la plus-value amenée par les paiements par smartphone. Une autre raison tient à la culture. On remarque que les pays du sud de l'Europe sont moins réceptifs aux nouvelles technologies. Cela se voit notamment dans les doutes que le public, notamment belge, émet sur la sécurité des transactions sans contact. La connexion entre les appareils n'est plus perçue physiquement et cela amène un sentiment de perte de contrôle. C'est en partie irrationnel, car ces systèmes ont également leur arsenal de sécurité. Mais cela joue."

Le net donne le ton

Les choses sont quand même en train de changer, selon Kim Van Esbroeck, la CEO de Bancontact. "Le nombre de transactions effectuées via notre application mobile s'est élevé à 13,5 millions en 2017. C'est quatre fois plus qu'en 2016 ! Il s'agit donc d'une bonne croissance. Elle est en fait surtout tirée par les paiements sur internet. Auparavant, le Belge devait utiliser un lecteur de carte pour ses achats online. Aujourd'hui, il le remplace par le smartphone. Cette habitude devrait s'étendre aux paiements dans les magasins physiques. Cela prendra sans doute encore du temps, car le Belge ne fait pas partie des pionniers dans l'adoption des nouvelles technologies. Mais cela devrait s'accélérer au fur et à mesure que des services de paiement seront proposés. Comme, par exemple, la possibilité d'acheter son ticket SNCB via son mobile."

Pour les commerçants, tout cet environnement, mouvant et indécis, est tout sauf un cadeau. "Pour eux, tout se complique !, résume Carol Dannevoye, project manager commerce à l'UCM. Ils vont devoir s'ouvrir à ces nouveaux modes de paiement tout en gardant les anciens, s'ils veulent satisfaire l'ensemble de leurs clients. Le problème est qu'intégrer toutes les solutions risque d'être difficilement supportable sur le plan des coûts." Il faudra alors se tenir au courant des évolutions, faire des choix, voire négocier avec le moins cher. Enfin, du moins essayer...

Le cash ne mourra pas
(en principe)

Les Belges se rendent 26 fois par an à un distributeur pour y retirer de l'argent.

Les billets et les pièces vont-ils disparaître dans un monde qui se digitalise ? La question est fréquemment posée. D'autant que les autorités ne les voient plus d'un bon œil. Ainsi, la Banque centrale européenne arrêtera l'impression du billet de 500 euros à la fin 2018. Cette grosse coupure est accusée de faciliter les activités frauduleuses. Pour la même raison, les paiements en cash ont été plafonnés ces dernières années chez nous. Pour rappel, l'ancienne limite était de 15.000 euros. Elle a été abaissée à 5.000 euros en 2012, puis à 3.000 euros en 2014. Ces plafonds concernent les biens et services achetés auprès des commerçants. Ils ne valent ni pour les transactions entre particuliers, ni pour les dépôts sur un compte. Autre évolution: les jeunes générations utiliseraient moins le cash. Des sondages prédisent donc son effacement ; cependant, ils émanent de sociétés de paiements électroniques... Les économistes, eux, sont plus mesurés. Leur thèse ? Tout comme le streaming n'a pas enterré le CD, le "contacless" ne remplacera jamais entièrement la monnaie physique.

Les TECHNOLOGIES en lice

La carte bancaire sans contact. Elle est équipée d'une puce électronique qui permet des échanges d'informations via des ondes à haute fréquence. C'est la technologie NFC ou Near Field Communication. On reconnaît cette carte grâce à un logo (des ondes stylisées). Bancontact, Mastercard/Maestro ou Visa la proposent. Certaines banques ont commencé à la distribuer à leurs clients depuis la fin 2017. Il suffit de l'approcher à trois centimètres d'un terminal adéquat et l'affaire est jouée. Pour les montants jusqu'à 25 euros, il n'est pas nécessaire d'introduire de code PIN. Au-delà, il faut jouer des doigts. Aujourd'hui, les 190.000 terminaux du pays acceptent quasi tous le sans contact.

Le paiement par smartphone via code QR (I). Le code QR, c'est le petit carré dont le graphisme numérique renferme des informations. Il est utilisé par plusieurs applications pour smartphones : celle de Bancontact, celle de Seqr (du suédois Seamless), celles de banques (qui ont en fait "personnalisé" l'app de Bancontact)... Lors d'un achat, le montant, l'identité et le compte du commerçant sont traduits sous forme de code QR. Celui-ci s'affiche sur l'écran de la caisse ou du terminal. Le client le scanne, vérifie le montant demandé, puis compose son code PIN sur le téléphone. Trois bips du smartphone et du terminal signalent que la transaction est exécutée. Bancontact revendique 25.000 commerces qui acceptent ce type de paiement aujourd'hui.

Le paiement par smartphone via code QR (II). Une variante est proposée par Payconiq, une start-up née dans le giron d'ING Pays-Bas et aujourd'hui basée à Luxembourg. L'application ne passe pas par un terminal mais met en contact deux appareils mobiles, celui du client et celui du commerçant, reliés à leur compte bancaire respectif. Lors d'un achat, le client scanne le code QR que le commerçant affiche sur son comptoir. Celui-ci ne fait qu'identifier. Puis, le client introduit le montant à payer et tape son code PIN. La transaction s'effectue et le commerçant peut la vérifier sur sa tablette. Trois banques soutiennent ce modèle : ING, KBC/CBC et Belfius (qui sont aussi actionnaires de Bancontact). Selon Payconiq, 45.000 "petits" commerces sont connectés à ce système. Le 27 mars, les sociétés Bancontact et Payconiq Belgium ont annoncé leur fusion. Leurs applications devraient à terme être unifiées.

Le paiement par smartphone via NFC. La Near Field Communication s'applique aussi aux smartphones. Dans ce cas, il faut d'abord télécharger une application qui fait le lien entre le téléphone et une carte (de débit ou de crédit). C'est ce que font Bancontact, Seqr ou Google Pay (anciennement Android Pay). Ce dernier est proposé par BNP Paribas Fortis et par KBC/CBC Brussels. Le montant apparaît sur le terminal. Le client glisse son mobile sous le flanc du terminal. En dessous de 25 euros, l'opération s'arrête là ; au-delà, il faut encore taper le code PIN sur le smartphone (Bancontact) ou déverrouiller l'appareil (Google Pay), puis l'approcher une seconde fois du terminal.

100 € de réduction
sur un terminal

 

En guise d'offre de bienvenue, CBC (partenaire de l'UCM) accorde à 500 nouveaux clients une réduction de 100 euros à l'achat d'un terminal de paiement électronique. La banque propose le choix entre quatre appareils : deux fixes et deux portables.

 

0800/979.79

"Nous sommes un peu LES OUBLIERS"

Xavier Deville, le président de Prodipresse.

Pour de nombreux commerçants, les paiements électroniques représentent d'abord un coût. C'est qu'ils doivent louer ou acheter le terminal de paiement, puis payer un abonnement, régler des frais d'assistance, s'acquitter d'une redevance par transaction, et enfin, dans le cas des cartes de crédit, laisser un pourcentage du montant total. Lorsque les produits vendus ont des faibles marges ou ont des prix imposés, ces coûts de transaction se révèlent un piège. "Nous nous sentons coincés, déclare Xavier Deville, le président de Prodipresse, la fédération des librairies de presse. Prenons l'exemple de la vente d'un ticket de loterie. Son prix est de 3 euros. Comme il s'agit d'un tarif imposé, notre marge bénéficiaire est faible : 0,135 euro. Si le client paie par carte, il faudra retrancher 0,13 euro, soit le coût moyen d'une transaction électronique dans notre secteur. Résultat : il ne reste plus que 0,005 euro ! Idem pour un journal à 1,50 euro. Notre marge est rognée de moitié et se limite alors à 0,17 euro... Bref, nous avons l'impression d'être les oubliés du système. On nous réclame une contribution disproportionnée, alors que tous les autres acteurs de la chaîne des paiements dégagent de confortables bénéfices : banques, émetteurs de cartes, fournisseurs du schéma de paiement, fabricants de terminaux, etc."

Le débat autour des suppléments

Pour préserver malgré tout leur marge, certaines librairies, boulangeries ou autres sandwicheries rajoutent parfois un supplément aux consommateurs qui règlent par carte pour de petits achats. Cet ajout est de 0,10 ou 0,15 euro (voire jusqu'à 0,50 euro chez des professionnels peu scrupuleux). Cette possibilité va disparaître. Elle a été bannie par la directive européenne dite PSD II (Payement Services Directive). Celle-ci est entrée en vigueur en janvier dans l'UE. La Belgique a pris du retard pour la traduire en droit national. Ce devrait être fait après l'été. L'interdiction sera alors formelle. Ces commerces auront donc le choix : perdre une part de leur marge ou refuser toute transaction électronique en dessous d'un certain montant (10 ou 15 euros, par exemple).

 

"LES TARIFS n'ont pas baissé"

David Simonet préside l'association des commerçants de Frameries.

Les coûts des paiements électroniques restent en travers de la gorge de bien des commerçants indépendants. "Les tarifs n'ont pas baissé au fil du temps, témoigne David Simonet, coresponsable d'un magasin d'optique et président de l'association des commerçants de Frameries. Dans notre cas, sur des lunettes de par exemple 1.000 euros, nous avons facilement 40 euros de frais à payer pour la transaction. C'est considérable ! Les clients ne s'en rendent pas compte. Et les autorités politiques encore moins." Raison principale : le manque de concurrence au sein de la chaîne de paiement. "En ce qui concerne les terminaux, plusieurs offres se sont certes ajoutées sur le marché. Mais comparer les tarifs est impossible, tellement les modalités diffèrent de l'un à l'autre. Et puis, beaucoup de commerçants hésitent à changer de fournisseur. Ils ont peur de se retrouver avec un système moins fiable." Cela explique pourquoi les nouvelles offres technologiques ne sont pas non plus envisagées spontanément.
Et le cash ? Ce n'est pas une alternative selon David Simonet. "Demander un règlement en liquide est délicat. Cela suppose du client qu'il vienne avec une somme parfois importante sur lui. Ensuite, le commerçant n'y a pas intérêt car les banques réclament des frais pour les dépôts d'argent au guichet. Donc, quoiqu'on fasse, on subit un prélèvement. Seule échappatoire : on invite nos clients fidèles à payer par virement depuis leur domicile. C'est un peu moins sûr mais c'est neutre pour nous. Au vu des technologies disponibles, c'est surtout un comble..."

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