Barbara Trachte (Écolo)

Secrétaire d'État à la Région de Bruxelles-Capitale, chargée de la Transition économique et de la Politique scientifique
28/11/22

Licenciée en droit et spécialisée en droit international (ULB), Barbara Trache est avocate. Cette Bruxelloise d'origine rwandaise commence sa carrière politique en devenant députée régionale en 2009, elle est alors âgée de 28 ans. Elle occupera aussi le poste de députée au Parlement de la Communauté française la même année, et celui de conseillère communale à Schaerbeek à partir de 2012.

À la suite des élections de 2019, elle devient secrétaire d'État à la Transition économique de la Région de Bruxelles-Capitale. Barbara Trachte est également ministre-présidente du Collège de la Commission communautaire française (Cocof), chargée de la Promotion de la santé, de la Famille, du Budget et de la Fonction publique.

Nous entendons les difficultés des entrepreneurs

La crise énergétique a mis la transition écologique au cœur de l'actualité. Résiliente, cette transition doit être envisagée par les entrepreneurs afin de croître "autrement". Barbara Trachte y travaille à Bruxelles, épicentre d'une région qui souffre d'une bien mauvaise image.

Isabelle Morgante

La transition doit être soignée, sans dire “débrouillez-vous” aux gens.
  • - La transition énergétique est-elle aussi une transition économique ?

    - Oui. La transition économique, c'est un réalignement des objectifs économiques et environnementaux qui comptent la question de l'énergie. La crise n'est pas de la transition, nous la subissons ! Lorsqu'on choisit la transition, on en devient le maître. Nous estimons qu'il faut y aller et accompagnons en ce sens.

  • - Quand on a dit transition économique, c'est "je fais en sorte de travailler autrement" ?

    - Notre rôle est d'identifier les changements à opérer, en fonction des activités et notre offre de leviers et d'accompagnements. Après l'identification, arrive la phase de changement.

  • - Est-ce les entrepreneurs n'ont pas été mis au pied du mur, obligés de passer par cette transition ?

    - Tout le monde a été piégé par ces crises. Ceux qui avaient travaillé plus tôt à changer leur modèle ont été plus résilients, que ce soit pendant la crise Covid ou celle-ci. Il n'est souhaitable pour personne de passer par la case "destruction" puis "reconstruction".

  • - Est-on résilient quand on est obligé d'entamer cette transition ?

    - Certains l'ont fait par conscience, d'autres par calcul économique. Et tant mieux. Aujourd'hui, la crise fait évoluer les mentalités et il ne faut pas rater le train. Je suis persuadée qu'il faut conjuguer mesures de protection à court terme et de transition. Il faut aider maintenant et sortir des dépendances énergétiques à moyen et long termes. On fait ce qu'on doit et c'est normal de le faire.

    L'objectif est de verser les primes début 2023

  • - Où se situe l'accompagnement financier dans ce scénario ? Est-ce le bon moment de dire aux indépendants "investissez !" alors que leur trésorerie est au ras des pâquerettes ?

    - La Région de Bruxelles-Capitale travaille sur les deux aspects en même temps. Nous avons développé des mesures de protection (via une aide directe) et de transition qui doivent être accessibles à tous, y compris aux entrepreneurs qui ont des soucis de trésorerie à court terme. Citons les primes "Renolution" du bâtiment, accessibles aux entreprises bruxelloises (ce n'est pas le cas en Wallonie). À cela, s'ajoute le prêt "Ecoreno" qui permettra de se lancer dans une transition réfléchie et efficace. Ces dispositifs complètent le Pack Énergie de Bruxelles Environnement, auquel participe UCM, pour aller vers une solution de protection plus globale, en plus de ce qui est proposé à d'autres niveaux de pouvoir.

  • - Quels sont les délais d'exécution ?

    - Nous espérons concrétiser l'aide directe aux entreprises début 2023. Le processus suit le cheminement traditionnel de validation. Nous profitons de ce laps de temps-là pour organiser au mieux la distribution de ces 22.000 aides, ce qui est énorme à l'échelle bruxelloise (NDLR : la Région a dégagé 117 millions d'euros pour cette prime). Nous insistons sur la simplification de la démarche. Les entrepreneurs introduiront leur demande via un formulaire en ligne très simple. L'administration aura 22.000 dossiers à examiner, il faut que les choses soient les plus automatisées possible. Nous avons appris de la crise Covid. Nous nous appuyons sur le fait que notre administration est rodée.

  • - Est-ce que cette crise n'installe pas un fossé entre ceux qui avaient déjà pris le train de la transition et ceux qui courent sur le quai pour le rattraper ?

    - Je ne veux pas que le train ralentisse mais je veux que tout le monde puisse monter dedans rapidement. C'est à nous d'aider à la fois ceux qui sont à la pointe de la transition et portent des projets inspirants et ceux qui arrivent dans le processus. Nos outils d'accompagnement sont justement dirigés vers ces entrepreneurs-là. Bruxelles doit être la capitale de la transition économique. L'objectif de 2030 a été sciemment fixé pour que chacun puisse, à son rythme, entrer dans la dynamique. Il faut que tout le monde soit dedans et ait fait le pas pour s'y inscrire.

  • - Quels sont les atouts que la Région peut vendre à un starter ou une PME pour les convaincre de s'y installer ?

    - Ils sont nombreux, même si ça n'est pas toujours évident au premier regard ! D'ailleurs, nous ne sommes pas aidés par cette communication de "Brussels bashing". Bruxelles est porté par un dynamisme incroyable qui se ressent mais qui se voit aussi dans les chiffres ! Avec sa jeunesse, ses universités, ses centres de recherche, toutes ses PME, toutes ses starts-ups, notre écosystème public et privé est unique.

    Nous travaillons pour protéger l'entrepreneur

  • - UCM a demandé qu'un code de bonne conduite soit instauré entre les fournisseurs d'énergie et les entreprises (ce qui est déjà le cas pour les particuliers). Où en êtes-vous dans vos contacts avec les fournisseurs ?

    - Nous sommes en discussion avec eux pour encadrer les procédures de coupure et pour garantir un minimum de protection à l'entreprise. Car si des règles existent pour les particuliers, rien n'est encore défini pour les professionnels.

  • - Les fournisseurs sont-ils ouverts à vos arguments ?

    - La discussion est ouverte autour d'intérêts divergents mais nous allons arriver à quelque chose, j'en suis persuadée. Actuellement, l'entrepreneur qui peine à payer ses factures est à la merci de son fournisseur, même si la garantie déposée est plus importante que le montant des factures. Nous travaillons à la fois sur le respect d'un minimum de logique et de règlementation quant aux procédures de coupure et sur les conditions d'accès des entreprises lorsqu'elles se tournent vers de nouveaux fournisseurs. Par exemple, si le fournisseur a exigé de l'entrepreneur deux mois de garantie, il doit autoriser aux moins deux mois de factures en souffrance.

  • - Dans ce tourbillon, où en sont vos contacts avec Sibelga, le gestionnaire du réseau de distribution bruxellois ?

    - Nous travaillons pour qu'il soit le fournisseur de recours des entreprises saines, dont l'équilibre a été fragilisé par la crise énergétique. Les négociations vont bon train, nous faisons en sorte que ça soit le plus vite possible, avant même cet hiver-ci. Les conditions d'accès à Sibelga seront obligatoirement liées à une analyse du dossier de l'entreprise.

  • - Votre fonction de secrétaire d'État, c'est aussi de soutenir des organisations comme la "Shifting economy week" de novembre…

    - C'est d'abord très enrichissant et foisonnant de nouvelles idées et de projets porteurs, liés à la transition. Cela me conforte aussi dans l'idée que l'économie est inclusive et diversifiée. La "Shifting economy week" est la parfaite illustration de cela.

En matière d'aide, on fait ce qu'on doit et c'est normal de le faire.
  • - On a parlé du rôle des pouvoirs et des leviers publics mais les banques jouent-elles toujours leur rôle ?

    - On a besoin d'elles et nous sommes en contact régulier au travers de notre société d'investissement public Finance&invest.brussels. C'est positif car cela nous permet de dire ce que l'on attend d'elles. La Belgique n'est pas à court d'argent et pourtant, les PME et les porteurs de projet en manquent. On a besoin que les banques nous aident à soutenir l'économie réelle !

  • - Êtes-vous en train de dire que les banques devraient revoir leur façon de faire ?

    - Oui. Le tissu bruxellois est constitué de 95 % de PME, elles ont besoin de fonds. Notre société d'investissement a adopté une nouvelle stratégie plus orientée vers la transition et ce avant qu'elle ne nous soit « imposée ». Il me semble que le monde bancaire, qui reste un partenaire indispensable, devrait aussi revoir la façon dont il aborde certains dossiers.

  • - Les leviers publics ont la mission d'expliquer pourquoi ils refusent un accompagnement. Le monde bancaire ne devrait-il pas faire de même ?

    - Pour rappel, finance&invest.brussels complète la chaîne de financement d'un projet d'entreprise et sert de levier. Mais dans la mesure où cette recommandation ne figure pas dans la réglementation bancaire, notre action est limitée. Il ne s'agit pas de faire un procès aux banques, mais savoir pourquoi un dossier essuie un refus ferait avancer les choses, permettrait à l'entrepreneur de comprendre les faiblesses de son dossier et de s'améliorer. Pour information, en 2018, l'invest a injecté 15 millions d'euros dans l'économie bruxelloise. En 2021, ce ne sont pas moins de 100 millions grâce à la recapitalisation, ce qui montre l'importance croissante de son rôle.

    Désengorgeons Bruxelles pour embellir l'expérience

  • - Barbara Trachte, vous endossez le rôle de guide touristique. Que dites-vous à un touriste ou un navetteur qui peine à arriver puis circuler dans Bruxelles ?

    - Globalement, en termes de chiffres, la fréquentation du centre-ville n'a pas diminué mais il faut reconnaître que nous observons un changement commercial. De grandes enseignes s'installent, elles ne sont d'ailleurs pas toujours les partenaires d'une transition écologique. Il y a donc des défis à relever dans le maintien de la diversité des magasins au centre-ville.

  • - Ça vous inquiète ?

    - Oui. Car cela touche le commerce traditionnel, les boutiques ateliers, les artisans qui sont là depuis longtemps. Les garder au centre-ville reste un enjeu important. Notre mission est de soutenir les projets commerçants via des incubateurs spécialisés ou via le programme "OpenSoon", les pop-up stores L'Auberge espagnole et Kokotte. En plus des marchés d'artisans et de créateurs organisés toute l'année et qui sont des couveuses possibles à la création de "petits" magasins.

  • - Est-ce que cette nouvelle vague de commerces va pallier la disparition des plus anciens ?

    - C'est difficile à dire mais notre objectif est la diversité dans tous les quartiers. C'est probablement plus compliqué d'atteindre cette diversité dans le centre-ville que dans les zones avoisinantes, notamment à cause du foncier.

  • - Que faut-il faire pour garder les clients au centre de Bruxelles lorsqu'on constate que des communes voisines proposent du parking gratuit ?

    - Je pense qu'il faut revoir notre façon d'entrer dans la ville, et d'utiliser les transports en commun (NDLR : la ligne 33, peu utilisée, offre une navette électrique entre Dansaert et la Porte de Namur). Pour les expériences touristiques et de shopping, les transports en commun restent idéaux, désencombrent les rues et offrent une meilleure expérience.

  • - Le plan mobilité Good Move touche à la sacro-sainte voiture personnelle et est un véritable casse-tête pour les entrepreneurs. Que leur répondre ?

    - Les villes comme Gand ou Malines qui ont réduit la place de l'auto tirent des bilans très positifs. Cette évolution n'est pas néfaste. La transition doit être soignée, on ne peut pas imposer les choses aux gens en leur disant "débrouillez-vous". Les usages professionnels doivent rester possibles, tout en proposant des alternatives comme les vélos cargo. Notre prime "cargo bike" qui permet aux entreprises d'acquérir des vélos électriques a d'ailleurs un succès fou. Nous sommes conscients que cette solution n'est pas universelle et ne convient pas à toutes les professions mais en essayant, certains entrepreneurs ont changé d'avis et se déplacent avec un vélo cargo. Ces transitions sont des moments compliqués et nous devons être capables de les entendre. C'était déjà le cas avant Good Move !

  • - Terminons avec les accès à la profession qui devraient évoluer. Où en êtes-vous dans ce dossier ?

    - Il y a deux volets : la gestion de base et les accès à la profession. Nous sommes actuellement en concertation. Le contexte est compliqué puisque nous sommes coincés entre les Régions wallonne et flamande. C'est tellement facile d'aller s'établir à quelques kilomètres de Bruxelles, côté flamand, là où la réglementation est différente… Le système actuel est contradictoire et je ne suis pas certaine que les examens d'accès, tels qu'ils sont aujourd'hui présentés, soient les plus adaptés. On doit trouver un meilleur équilibre et renforcer l'accompagnement si on décide en fin de compte de supprimer cet examen. Notre objectif est de faire en sorte d'avoir un impact positif sur la réalité du terrain. Quant aux accès à la profession, nous allons faire l'état des lieux de ce qui n'existe déjà plus en Flandre et en Wallonie, et analyser le gap en tenant compte, notamment, de la protection du consommateur.

CONTEXTE

Changer de cap

Vers une transition réfléchie et intégrée

Le tâche du cabinet de Barbara Trachte est colossale, à l'heure où le monde économique constate que la dépendance aux énergies traditionnelles n'est plus envisageable pour un avenir énergétique serein.

Les pouvoirs publics prennent le relais pour aider les entrepreneurs en urgence, puis les accompagner dans leur transition énergétique. Le chantier, complexe, est à la mesure du défi environnemental. C'est une somme de 117 millions d'euros qui sera versée aux professionnels bruxellois dans les prochaines semaines, afin de faire le gros dos.

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