Siegfried Bracke

Président de la Chambre
14/08/18

Né à Gand, élevé à Gand, diplômé à Gand (en philologie germanique), Siegfried Bracke (65 ans) a une carrière de journaliste de près de trente ans. Il est entré au service public (BRT devenue VRT) en 1981. Il a été présentateur, reporter, animateur de débats politiques... Il a aussi enseigné le journalisme dans différentes hautes écoles. En 2010, il s'engage à la N-VA (Nieuw-Vlaamse Alliantie) et cartonne aux élections : 101.940 voix de préférence. En 2014, avec 64.481 voix, il reste le sixième élu le plus populaire du pays. Il ne fait pas mystère de son appartenance à la franc-maçonnerie.

Ne croyez pas ce qu'on vous dit de la N-VA

Un parti flamand, oui : un parti anti-francophones, non : Siegfried Bracke recadre les objectifs de sa formation politique. Le confédéralisme n'est pas la fin de la Belgique, dit le président de la Chambre, mais un moyen de mieux organiser le pays.

Thierry Evens

Le grand défaut du gouvernement est de se disputer au lieu d'expliquer.
  • - Ȇtes-vous satisfait de l'action de la majorité fédérale dont la N-VA fait partie ?

    - Sincèrement oui. Nous avons formé ce gouvernement sur base d'un programme socio-économique. Il a recueilli une quasi-unanimité au congrès de participation à la Lotto Arena d'Anvers en 2014. Nous le mettons en œuvre, avec de bons résultats. Un déclic était nécessaire et nous l'avons donné. Nous avons aussi fait le nécessaire pour les pensions. C'est un point fondamental. Si nous en étions restés aux mesures prises par le gouvernement précédent de Di Rupo, financièrement, le système serait allé dans le mur et l'Union européenne nous aurait punis.

  • - Vous avez des regrets ?

    - Le gouvernement a raté à de très nombreuses reprises l'occasion d'expliquer à quel point les réformes mises en œuvre sont importantes. En Flandre, il y a beaucoup trop de petites guerres au sein de la majorité. C'est le "kibbelen kabinett".

  • - "Kibbelen", c'est se chamailler ?

    - Littéralement oui. Mais les attaques sont parfois vicieuses et je le déplore. Cela donne une image incorrecte de l'action du gouvernement.

  • - Action positive pour les indépendants et les PME ?

    - Bien sûr ! C'est vrai au nord comme au sud du pays où je vais régulièrement et où je veux saluer l'action du gouvernement wallon de Willy Borsus. Il n'a été installé qu'il y a quelques mois hélas, mais les chefs d'entreprise constatent la différence.

  • - Vous croyez au redressement wallon ?

    - Oui, je suis certain qu'il est réel. Mais il y a beaucoup de chemin à parcourir. La Wallonie traîne un lourd héritage du passé.

  • - Cela veut dire qu'il faut poursuivre les mêmes politiques et les mêmes majorités après les élections de mai 2019 ?

    - Les mêmes majorités, on verra. Laissons d'abord la parole à l'électeur. Les mêmes politiques, oui, à mon avis de façon renforcée. C'est possible d'aller plus vite et plus loin.

  • - Pour vous, le MR a été courageux de monter dans une majorité comme seul parti francophone ?

    - Je crois bien, oui. Les réformes du gouvernement sont bonnes pour le pays. Je n'aime pas les exagérations, mais nous aurions eu d'énormes problèmes budgétaires et financiers si nous n'avions pas eu cette politique de création d'emplois. Et les jobs créés ne sont pas subventionnés, ils sont en très grande majorité dans le secteur privé. C'est fondamental.

  • - Le gouvernement fédéral ne favorise pas la Flandre ?

    - Je ne vois pas en quoi. Dites-moi sur quel point la Flandre aurait été, d'une façon ou d'une autre, avantagée. C'est vrai que son économie est plus forte, mais ça ne date pas de 2014.

  • - Pourquoi alors avoir mis de côté la revendication indépendantiste ?

    - Je n'ai jamais été indépendantiste. Je ne connais qu'un pays réellement indépendant, c'est la Corée du Nord. Ce n'est pas mon modèle ! Nous vivons dans un cadre européen qui est primordial. C'est l'Europe qui garantit, dans la mesure du possible, notre sécurité et notre prospérité. Cela ne nous dispense pas d'organiser notre pays de façon plus efficace.

Theo Francken ne m'a jamais choqué

  • - Quand des francophones critiquent le gouvernement en parlant de "bruits de bottes" ou caricaturent Theo Francken (NDLR : secrétaire d'État N-VA à l'Asile et la Migration) en nazi, ça vous choque ?

    - Non, pas du tout, parce que ça n'a aucun lien avec la réalité. Vous savez, il faut être très prudent avec des mots comme racisme, fascisme, populisme ou même nationalisme. Si vous voyez des racistes partout, il finit par ne plus y en avoir alors qu'il en existe. C'est la même chose avec le populisme. Je sais ce que ça veut dire : proposer des solutions dont on sait très bien que ce ne sont pas les bonnes. Ça existe, mais si chaque débat se termine par une accusation de populisme, le mot perd son sens.

  • - Vous n'avez jamais été choqué par la politique ou par des propos de Theo Francken ?

    - Non. Monsieur Francken a écrit des tweets un peu exagérés, c'est vrai. Mais je le fais moi-même et je connais beaucoup d'hommes et de femmes politiques, dans tous les partis, qui en font autant. Twitter, c'est le café du Commerce. Les gens sont au comptoir, ils crient et parfois ils exagèrent ou ils sont mal compris. Mais la politique, quoi qu'en pense Donald Trump, ne se fait pas sur Twitter. C'est un outil important. Il peut être utile, mais il a ses limites.

  • - La N-VA est un parti conservateur ?

    - Il faut se méfier des mots. Si ça veut dire que mon parti ne veut pas de progrès social, c'est faux. Nous voulons améliorer la condition d'un maximum de citoyens. Nous voulons atteindre ce résultat sans prendre une voie de type marxiste, contreproductive.

  • - Vous n'êtes pas des libéraux ?

    - Non. Pour eux, il n'y a que l'individu qui compte et la société est simplement la somme des individus. Nous sommes un parti de communauté. La cohésion sociale est primordiale pour nous. Le groupe est important et notre groupe, ce sont les Flamands. Ce qui n'exclut nullement l'ouverture et la solidarité.

  • - Vous vous êtes défini comme orangiste, partisan d'une union avec les Pays-Bas. Vous l'êtes toujours ?

    - J'ai dit ça il y a trente ans. Aujourd'hui, je ne crois pas du tout que la solution de nos problèmes vienne d'une réunification avec les Pays-Bas. Tout a évolué, à commencer par le cadre européen. Quand je regarde l'histoire, je trouve cependant dommage que les deux pays se soient séparés. Vous imaginez les équipes de football qu'on aurait pu aligner ! Le mélange entre l'esprit calviniste des Néerlandais et notre esprit latin aurait été idéal à mon avis.

  • - Les Flamands ont un esprit latin ?

    - Par rapport aux Néerlandais, oui. Nous sommes des catholiques, plus souples, plus accommodants. Ce sont des protestants plus rigoristes.

Le confédéralisme, solution pour simplifier

  • - Est-ce qu'il faut une septième réforme de l'État ?

    - Notre système est beaucoup trop complexe. Le coût de l'État, au sens large, est de 8 % du PIB (NDLR : richesse produite) en Belgique et 5 % aux Pays-Bas. La différence représente plus de 14 milliards d'euros chaque année. C'est énorme ! L'accord sur la sixième réforme de l'État fait plus de 900 pages. Pouvez-vous imaginer qu'un système où il faut 900 pages pour expliquer qui est compétent pour quoi puisse marcher ? Jamais. Nous avons au contraire besoin d'une organisation souple et flexible pour résoudre les problèmes et avancer. Ici à la Chambre, quand nous demandons au Conseil d'État qui est responsable de telle matière, trop souvent, il ne peut pas trancher et dit "les deux".

  • - Dans une réforme simplificatrice, ne faudrait-il pas recentraliser des compétences ?

    - Le guide, ce doit être l'efficacité. De 1970 à 2014, les réformes ont dépecé l'État fédéral au profit des Régions et Communautés. Ce qu'il faut faire maintenant, c'est mettre les choses à plat. On scinde tout et on décide ce qu'on fait ensemble. C'est un système confédéral qui n'exclut pas la solidarité, même à long terme.

  • - Par le biais de transferts ou d'une sécurité sociale encore nationale ?

    - Une solidarité doit être transparente et raisonnable. Allez, tu es mon voisin et tu viens me demander de l'argent pour finir l'année. Je te le donne. Tu reviens une fois, deux fois. Puis après cinq ans, tu viens me secouer en me disant : "Et alors, mon argent, il est où ?" Je vais te demander ce que tu as fait depuis cinq ans pour résoudre ton problème. C'est logique. Une solidarité permanente et inconditionnelle détruit la solidarité.

  • - Vous diriez comme votre président de parti, Bart De Wever, que la Wallonie vit "sous perfusion comme un junkie" ?

    - Le premier qui a utilisé l'image du baxter, c'est Yves Leterme (CD&V). Pour ma part, j'ai toujours dit qu'il ne sert à rien d'être insultant, mais qu'il faut aussi voir les problèmes en face pour pouvoir les résoudre. Par exemple, la proportion de personnes qui travaillent dans des services publics est supérieure de presque 50 % au sud qu'au nord. Ça dit tout...

  • - C'est la responsabilité des socialistes ?

    - Cela me semble clair. Je vois comment ils fonctionnent à Gand, dans ma ville. Le SP.A est une machine à donner des emplois subventionnés à un maximum d'individus, qui deviennent dépendants du système.

Chez les francophones, seule la gauche s'exprime

  • - Comme ancien journaliste, trouvez-vous les médias trop durs avec les hommes et femmes politiques ?

    - Je fais souvent la comparaison avec les analystes du football. Ils commentent les matches et les actions. Pour la plupart, ce sont d'anciens footballeurs. Ils savent de quoi ils parlent, pour l'avoir eux-mêmes connu. Ce n'est pas le cas des analystes politiques. Aucun d'entre eux n'a vécu de l'autre côté de la barrière. Cela fait une grande différence. Dans une société démocratique, c'est fondamental d'avoir une presse qui fait ce qu'elle doit faire.

  • - Ce n'est pas le cas ?

    - Je suis passé d'un côté à l'autre et donc je peux me permettre de critiquer la presse. Il faut veiller à la qualité, mais aussi à la diversité. Quand tous les journalistes disent la même chose, il y a un problème. C'est le cas chez les francophones. J'entends beaucoup de voix médiatiques à gauche du spectre politique. À droite, je n'entends pas grand-chose. C'est un problème pour le MR qui vit dans un environnement de gauche. Le MR n'a personne sur sa droite. De l'autre côté, ils sont cinq partis à le critiquer et à débattre entre eux.

Quand tous les journalistes disent la même chose, il y a un problème.
  • - Et donc, la N-VA et l'action du gouvernement sont caricaturées ?

    - Pratiquement toutes les analyses sont faites par des gens qui ont une vision du monde de gauche. Ce n'est pas le cas en Flandre.

  • - C'est pour ça que vous acceptez une interview dans un média francophone ?

    - Comme président de la Chambre belge des représentants, j'ai une fonction à respecter. Au-delà de ça, je veux expliquer à mes compatriotes francophones que la N-VA n'est pas le parti qu'on leur décrit, séparatiste et amateur de bruits de bottes. Ce n'est pas la réalité. Oui, nous faisons le choix d'une autre organisation de l'État belge. Mais remarquez bien que j'emploie les mots "État belge".

  • - Vous ne voulez plus sa disparition ?

    - Les frontières politiques n'ont rien d'éternel. Si vous regardez une carte de l'Europe à travers l'histoire, les changements sont importants et perpétuels. La situation ne sera figée que dans trois milliards d'années, quand le soleil s'éteindra. En attendant – et on a un peu de temps –, organisons le pays et l'Union européenne au mieux pour donner au plus de gens possible le niveau de vie le plus confortable possible.

  • - Les statuts de la N-VA souhaitent la fin de la Belgique. Est-ce qu'il ne faudrait pas les adapter ?

    - L'article 1er parle d'une république flamande indépendante, qui serait l'organisation politique la plus favorable au bien-être et à la prospérité des Flamands. La Flandre, c'est notre communauté. C'est là que sont nos électeurs. La scission de la vie politique selon la langue remonte aux années 70. Et cela entraîne qu'aujourd'hui, notre parti est responsable envers la Flandre et ses habitants. C'est notre devoir de réfléchir et de travailler pour eux.

  • - J'ai essayé de vous parler de socio-économique, mais le communautaire revient sans cesse. Ce n'est pas irritant pour vous ?

    - Non, parce que je comprends que vous me posiez ces questions. Je suis attentif aux médias francophones et je vois l'image fausse et inquiétante qui est donnée de la N-VA. Il est normal que je fasse l'effort de rétablir la réalité.

  • - Vous serez candidat à Gand, aux élections communales du 14 octobre ?

    - Je suis 27e sur 53, en plein milieu de la liste.

  • - Et le 26 mai 2019, vous vous présenterez au scrutin fédéral ?

    - Il faut voir si on me le demandera. J'ai 65 ans...

  • - Si on vous le demande, vous direz oui ?

    - Bien sûr. J'aime la politique. Si on pense que, d'une manière ou d'une autre, je peux être utile au service de mon pays et de mes concitoyens, je serai là.

  • - C'est de la coquetterie, non ? Vous serez candidat !

    - Je suis entré en politique en 2010 en demandant à la N-VA si le parti croyait pouvoir m'utiliser. J'ai été directement élu, et réélu en 2014. Je sais que chacun doit être modeste mais j'ai quand même amené pas mal de voix. Alors oui, pourquoi pas ? À 65 ans, je suis trop jeune pour devenir président des États-Unis.

Contexte

N-VA

Premier parti en Flandre, honni au sud du pays

"Jamais d'alliance avec le diable" : tous les francophones l'avaient promis. Le MR n'a pas tenu parole en 2014 parce que la N-VA, grand vainqueur des élections, a mis son programme communautaire entre parenthèses.

Malgré une participation loyale au gouvernement fédéral, le parti est resté sulfureux... grâce à son secrétaire d'État à l'Asile et la Migration, Theo Francken. Sa politique restrictive et certains propos radicaux ont largement choqué au sud du pays. En Flandre, la N-VA caracole toujours en tête dans les sondages.

Parce qu'elle est contre les étrangers et contre les francophones ? Ce n'est pas la conviction d'un de ses ténors, Siegfried Bracke, qui a accepté cette interview en français pour donner une autre image de son parti.

 

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