Willy Borsus

Vice-président du gouvernement wallon en charge de l'Économie, de la Recherche, du Numérique, de l'Aménagement du territoire, etc.
06/09/22

Jusqu'en 2004, il n'était guère connu au-delà de Somme-Leuze, la commune dont il était bourgmestre. Ce fils d'agriculteur né en 1962 à Pessoux (Ciney) a déjà 42 ans quand il devient député wallon. Son éloquence, sa capacité de travail et sa facilité à comprendre les dossiers le poussent sous les projecteurs comme chef de groupe MR dans l'opposition.

En 2014, il devient ministre. C'était prévisible. Mais au fédéral ! Il est en charge des Indépendants et des PME au sein du gouvernement Michel. En 2017, le PS est éjecté de la majorité wallonne et le Namurois revient à la Région… comme ministre-président jusqu'aux élections de 2019. Elio Di Rupo lui succède alors (selon la préséance) mais Willy Borsus reste en numéro deux, avec des compétences très étendues.

Le plan de relance wallon est en marche

Pendant les crises, le travail continue ! Le ministre wallon de l'Économie est inquiet, bien sûr, mais ne dévie pas de ses objectifs. La Région a des moyens pour investir et les chantiers sont ouverts, du numérique aux métiers techniques en passant par les commerces de proximité.

Thierry Evens

Je suis inquiet. Tous les indicateurs sont préoccupants.
  • - Après la pandémie et avec la flambée des prix de l'énergie et l'emballement de l'inflation, l'économie devrait être à genoux. Elle ne l'est pas ou pas encore. Pourquoi ?

    - Vous oubliez les inondations ! Les indépendants et les entrepreneurs ont fait preuve d'une grande résilience. Des filets de sécurité fédéraux et régionaux les ont soutenus dans leurs efforts. En Wallonie, nous avons mobilisé environ un milliard d'euros d'aides. C'était imparfait, j'en suis conscient, mais c'était significatif. Maintenant, il faut bien constater que les mauvaises nouvelles s'enchaînent et créent des difficultés et une incertitude croissantes.

  • - La corde risque de casser ? Vous êtes inquiet ?

    - Franchement, oui. Je partage les craintes d'UCM et d'autres organisations. À l'explosion des coûts s'ajoute une contraction du pouvoir d'achat qui risque de provoquer un choc sur la consommation. Tous les indicateurs économiques sont préoccupants. Des mesures urgentes sont indispensables.

  • - Lesquelles ? Que peut faire la Région ?

    - Il est vrai que nos moyens d'intervention sont limités. La structure du marché de l'énergie est européenne. C'est à ce niveau qu'il est nécessaire de modifier les règles de fonctionnement. Des pistes existent : plafonner la rétribution des fournisseurs, déconnecter le prix de l'électricité de celui du gaz, négocier des achats groupés… Je ne peux pas vous dire aujourd'hui (NDLR : interview réalisée le 31 août) ce qui sera décidé.

  • - L'État fédéral devrait récupérer les superprofits des multinationales ?

    - L'explosion des prix a en effet généré pour certains des revenus considérables. Bien sûr, il faut trouver un moyen économiquement pertinent et juridiquement solide de capter une partie de ces surplus, par exemple sous forme d'une cotisation de solidarité.

  • - Et la Wallonie, que peut-elle faire ?

    - Deux choses. D'une part, travailler sur les éléments qui surchargent la facture : cotisations et charges diverses. Les montants sont relativement modestes, mais ce n'est pas négligeable. D'autre part, donner la priorité à tout ce qui permet de réduire la consommation : isolation, transition énergétique, modification des processus de production. Nos outils wallons sont à disposition pour financer et préfinancer les investissements nécessaires (NDLR : lire le dossier en pages 30-31).

  • - UCM a des conseillers énergie qui sont très sollicités. La Sowalfin propose des financements. Il faut aller plus loin ?

    - Oui. À situation exceptionnelle, réponse exceptionnelle. Face à un coût de l'énergie multiplié par trois, quatre ou cinq, nous devons intensifier cette politique.

    Les grands magasins en périphérie, modèle du passé

  • - Vous avez sollicité UCM pour travailler à une relance du commerce de proximité. Comment ?

    - Début octobre, nous lancerons un appel aux villes et communes pour qu'elles s'inscrivent dans le plan "objectif proximité". Il s'agit de soutenir, par une intervention qui peut atteindre 6.000 euros, l'établissement de magasins. C'est une extension de Créashop, dispositif qui a donné de bons résultats. Extension parce que le nombre de communes participantes n'est plus limité et que nous allons aussi soutenir les commerçants installés, qui souhaitent renouveler substantiellement leur activité. Ce qui est important, c'est d'inscrire l'ouverture ou la rénovation de magasins dans un plan local cohérent. Avec les communes, UCM, les asbl de gestion centre-ville et les associations de commerçants, il y aura un diagnostic, une analyse des faiblesses et des atouts du noyau commercial pour orienter les choix.

  • - Avoir davantage de magasins dans les villes est une priorité ?

    - Absolue ! Les grands complexes périphériques, c'est un modèle du passé. Pour moi, commerce rime avec vie sociale. Comme responsable de l'aménagement du territoire, j'utilise ce levier-là aussi, via les permis d'urbanisme, pour renforcer les centralités.

    Taxer aggraverait les problèmes

  • - Le budget wallon est dans une situation inquiétante ?

    - Le gouvernement s'est rallié à une formule : "On ne peut pas sacrifier l'avenir pour préserver le présent." Nous voulons à la fois mettre en œuvre un plan de relance robuste, faire face aux urgences et maîtriser le déficit budgétaire et la dette. Nous avons fait le choix d'une trajectoire qui implique des économies de 150 millions d'euros additionnels chaque année. Nous respecterons cet objectif parce que c'est indispensable.

  • - Est-ce que ce sera suffisant si les taux d'intérêt augmentent fortement ?

    - C'est suffisant selon les indicateurs socio-économiques actuels. Il est évident que s'ils se dégradent, nous devrons faire des choix complémentaires. Nous le ferions parce qu'en aucun cas, le gouvernement n'acceptera un dérapage budgétaire qui risquerait de dégrader la note de confiance wallonne. Ce serait une catastrophe.

Nous ne dévierons pas de la trajectoire budgétaire.
  • - Les finances des entités locales ne sont pas florissantes non plus. Éviterons-nous de nouvelles charges ?

    - Réagir à une situation de crise ou de sortie de crise par de nouvelles taxes serait une mauvaise réponse. La bonne réponse, c'est de consentir des investissements productifs et efficients, qui ont des retombées positives pour nos concitoyens et pour l'activité économique. C'est ce que nous faisons avec le plan de relance de 7,4 milliards d'euros, en partie financé par des fonds européens. Si j'ajoute les fonds structurels auxquels nous pouvons prétendre, nous pouvons mobiliser un peu plus de 9,6 milliards d'euros d'ici 2027. C'est un montant important.

  • - Qui ne risque pas de fondre au fil des nécessités ?

    - Il est exact que nous avons prélevé des moyens pour faire face aux dégâts des inondations. Notre intention n'est toutefois pas de le réduire mais au contraire d'activer les projets pour qu'ils délivrent des résultats au plus tôt. Beaucoup de projets ont été lancés. Nous sommes au moment de l'action.

    Le numérique pour tous

  • - Ce sont les "réformes basculantes" inscrites dans le programme du gouvernement ?

    - Oui, elles sont en cours. Dans mon département, nous fusionnerons au 1er janvier les outils économiques et financiers : SRI, Sogepa et Sowalfin (NDLR : voir en page 17). Nous travaillons à la révision des aides aux investissements. J'attache aussi beaucoup d'importance au développement digital de la Wallonie. Cela commence par la connectivité du territoire. Disposer d'une connexion efficace et d'une bande passante suffisante est indispensable pour permettre aux entrepreneurs de déployer leur activité.

  • - À condition qu'ils puissent utiliser les outils électroniques…

    - Exact ! C'est pourquoi nous menons avec l'Agence du numérique des actions de sensibilisation et de formation. Nous proposons des chèques pour que chacun puisse se doter des connaissances de base, progresser dans sa maturité numérique et se protéger des cyberattaques. Pour moi, le digital n'est pas l'adversaire des activités traditionnelles. Il n'y a pas de match entre l'e-commerce et les magasins physiques par exemple. Le numérique fournit des outils qui permettent de mieux gérer, plus facilement, d'optimiser ses processus de production, son contact avec les clients…

  • - C'est une action transversale qui concerne tous les entrepreneurs ?

    - Oui, mais pas seulement. Nous avons aussi en Wallonie des spin-offs, des scale-ups, des acteurs importants qui participent au développement du digital comme secteur économique en soi, créateur de valeur et d'emplois. C'est un pôle d'activité en croissance.

    Activer et orienter les demandeurs d'emploi

  • - Le gouvernement a comme objectif un taux d'emploi de 68 % en 2025. Possible ?

    - Nous étions à 64,6 % en 2020. Nous sommes à 65,9 % malgré les difficultés. C'est donc possible. Mais pas suffisant. Nous avons un différentiel de dix points par rapport à la Flandre. Il faudra donc poursuivre et amplifier.

  • - Comment comprendre que la pénurie de main-d'œuvre empoisonne la vie des PME ?

    - Nous avons environ 200.000 demandeurs d'emploi, dont 45 % depuis plus de deux ans, et 141 métiers en pénurie. C'est clair qu'un enjeu majeur est l'activation et l'accompagnement des personnes les plus éloignées du marché du travail, la création de nouveaux incitants, de formations. Sans mobilisation des ressources, sans réponse aux besoins criants des entreprises, les objectifs de taux d'emploi ne seront pas atteints.

  • - Les métiers techniques en particulier manquent de bras et de cerveaux. Comment mieux orienter les jeunes et les demandeurs d'emploi ?

    - Nous avons un plan Stem (en français Stim pour sciences, technologie, ingénierie et mathématiques) avec plusieurs volets : mise en situation des gens dans les entreprises, opérations de découverte des métiers, promotion d'événements comme WorldSkills pour valoriser l'excellence, mise à l'honneur de modèles. Dans le secteur de la construction, il existe pour la première fois un incitant de 2.000 euros pour celles et ceux qui viennent se former. La formation au permis de conduire est possible. Tout ça est de nature à répondre aux grands besoins de certains secteurs. Mais cela prend du temps !

    Des tensions sont inévitables

  • - Comme vice-président du gouvernement wallon, vous êtes satisfait de son fonctionnement ?

    - Au sein de l'équipe, l'atmosphère est positive malgré les crises qui ont ajouté des urgences au programme fixé pour quatre ans.

  • - Il y a des discussions difficiles sur la fiscalité automobile…

    - Il est inévitable dans le courant d'une législature d'avoir des moments de tension. Ce que nous avons décidé, c'est de soumettre le projet de réforme à une très large concertation avec les partenaires sociaux, le secteur automobile, la Ligue des familles… Le dossier évoluera en fonction des retours.

  • - Elio Di Rupo (ministre-président PS) est un vrai chef d'équipe ?

    - Il a une grande expérience et il est très présent, à la fois dans les dossiers et sur le terrain. Certains disent qu'on le voit peu. Je les trouve étonnamment distraits.

  • - Quel regard portez-vous sur votre parti, le MR, et son président Georges-Louis Bouchez, parfois critiqué ?

    - J'ai pour ligne de conduite de ne jamais commenter l'interne du parti. Mais je me retrouve très largement dans ses positions et orientations. Et j'estime positif le caractère offensif de notre président. Un exemple évident est le nucléaire. Il a indiqué avant tout le monde que le sortie complète était intenable pour la sécurité d'approvisionnement et les prix. Il avait totalement raison.

  • - J'ai un doute philosophique : le MR est un parti de droite ?

    - Vous avez un doute philosophique !

  • - Je ne sais pas si le libéralisme est une doctrine de droite.

    - Le MR est un parti populaire de centre-droit. Nos positionnements le démontrent. Il peut y avoir des accents différents au sein d'une même famille politique mais notre ancrage au centre-droit ne fait aucun doute.

  • - Vous avez été ministre fédéral pendant trois ans, ministre-président wallon pendant deux ans. Où vous voyez-vous après les élections de 2024 ?

    - Excellente question ! Ce sont bien sûr les gens qui décideront, qui apprécieront l'action du gouvernement et mon action personnelle. Mais pour être franc, ce qui me motive, ce sont les fonctions exécutives. J'apprécie de gérer un département, de m'occuper de matières concrètes, de définir des objectifs et d'avoir des contacts avec le terrain. Ce peut être au fédéral, au régional ou ailleurs, d'une autre nature. Ce serait bien présomptueux de ma part de prétendre choisir.

Contexte

Wallonie

Le Graal de la relance

Depuis 1999, tous les partis francophones – sauf le PTB – veulent tourner la page de l'ouvriérisme et du culte de l'État. Ils ont compris que le bien-être de tous dépend du dynamisme et du travail de quelques-uns, du développement d'un tissu de PME créatrices de valeur et d'emploi.

Depuis 1999, l'écart avec la Flandre et les régions voisines ne se résorbe pas ou très peu. Le potentiel wallon ne s'exprime pas suffisamment. Le gouvernement en place et son ministre de l'Économie ont annoncé des "réformes basculantes". C'était avant le Covid, les inondations, la guerre en Ukraine, l'énergie hors de prix, l'inflation…

Malgré tout, un plan de relance soutenu par l'Union européenne est mis en œuvre. Aux élections de 2024, il faudra démontrer qu'au milieu des tempêtes, le navire wallon a pu se consolider.

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